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jeudi 10 septembre 2020

Le mariage du roi - La chute de Tibert




Renart appelle Cointereau :
R


enart apele Cointerel :
« Mettez une selle sur Ronel,
puis faites un galop de charge,
le palais est assez large. »
On lui apporte une bride et une selle
magnifique, entièrement décorée en or,
qu’on installe sur Ronel,
et le singe monte dessus.
« Montrez-leur ! seigneur Cointereau,
vengez-nous de ce fiasco.
Piquez bien des éperons
pour que le mâtin le sente bien. »
Le singe se prépare,
Renart lui donne des éperons
en acier bien pointus,
qu’il attache à ses talons.
Il prend son petit écu à l’effigie d’un lion,
et l’accroche sous le cou sur le côté gauche.
Il met la bride autour de la tête de Ronel
pour pouvoir le tenir à sa merci.
Cointereau monte son destrier
sans daigner utiliser les étriers.
Il met son épée à la ceinture,
et s’élance au galop à travers la grand-salle,
lance levée.
Mais ce jeu ne plaît pas du tout à Ronel,
éperonné par seigneur Cointereau
à grands coups
qui lui font gicler le sang.
Il a les flancs très enflés
tellement il a bu et mangé,
on dirait qu’il s’est fait engrosser.
Seigneur Cointereau le maltraite si fort,
que sa panse est sur le point d’éclater.
Il croit qu’il va mourir,
mais finit par se vider copieusement par le cul.
Le singe le frappe devant et derrière,
et tire la bride en arrière.
Il lui esquinte complètement la gueule
alors que l’autre ne lui a jamais fait de mal.
Seigneur Cointereau baisse sa lance,
et s’élance à toute allure.
Il frappe durement, avec fureur,
mais manque de tomber
et brise sa lance. Il retourne à son point de départ
et recommence à charger.
Il éperonne Ronel
et lui perce la peau un peu partout.
Le sang jaillit en filets
à une bonne vingtaine d’endroits.
Une fois la charge terminée,
il descend de sa monture.
Tous disent alors : « C’est pas mal,
mais sa monture était trop lourde. »
Deux des bêtes enchantées
montent aussitôt
sur deux autres.
Elles se démènent dans un grand vacarme,
joutent parfaitement, brisent leurs lances,
puis retournent s’asseoir à leur place.
Noble dit : « Voilà une belle joute !
Renart, nous ne rattrapons pas notre retard.
Veillez à sauver notre honneur !
— Sire, répond Renart, avec joie ! »
Renart sort de la grand-salle,
dévale l’escalier,
et entre dans une cabane donnant sur la cour.
Grâce à sa magie, il fabrique une corde
plus lourde qu’un fardeau de paysan,
puis remonte dans le palais.
« Tibert, viens ici,
dit Renart en le flattant,
tu es bon et valeureux,
monte cette corde au plafond
et attache-la. »
Même menacé de pendaison ou de noyade,
le chat ne pourrait pas la porter tout seul,
car il n’est pas assez fort.
Renart lui donne un coup de main
pour l’attacher aux poutres,
mais il lui prépare un sale coup.
Renart somme alors Tibert
de la parcourir d’un bout à l’autre,
et ce sera tout.
Tibert pense pouvoir s’en tirer
car il s’y connaît dans ce domaine,
à condition toutefois que la corde soit bien faite
et non enchantée.
Habitué à grimper,
il monte facilement jusqu’aux poutres.
Alors qu’il croit sauter sur la corde,
il rate son coup malgré lui
et fait une vilaine chute.
Il descend en piqué,
s’écrase par terre en beauté,
et grimace de douleur en serrant les dents.
Il a bien failli casser sa pipe !
Puis il tombe dans les pommes,
et gît au milieu de la salle dans un sale état.
Une des bêtes enchantées de Renart,
fort habile et bien dressée,
monte sur la poutre,
saute sur la corde,
et fait un aller-retour sans tomber.
Quand Rousseau l’écureuil voit ça,
il se sent honteux, et aussi très peiné
par la chute de Tibert le chat.
« Seigneur Renart, dit-il, écoutez-moi,
laissez-moi courir dessus.
— Taisez-vous malheureux ! répond-il,
vous feriez une folie. »
Après une telle réprimande, Rousseau
n’ose plus rien dire et se tait,
mais Noble le lion s’énerve.
Furieux, il appelle Renart
en jurant du fond du cœur et de ses entrailles :
« Renart, tu m’as trahi avec tes jeux,
il n’y a rien à en tirer !
Bon sang de bois, sache que
je veux que tu me fasses
toi-même sur-le-champ
une démonstration qui les impressionne. »
Renart comprend, sous les jurons du roi,
qu’il doit garder une juste mesure.
Il répond qu’il va essayer de le faire
selon sa volonté.
Il monte en haut du palais
pour y faire un de ses tours.
Il s’assoie sur le toit,
et tout le monde sort pour le voir.
Il dit une formule magique
sans que personne ne l’entende,
et invoque l’aide du diable
pour qu’il ne lui arrive
rien de mal.
Il se dresse sur ces pattes,
siffle un coup,
et une bête noire arrive.
Il sait alors
qu’il pourra s’en tirer à bon compte.
Il se laisse tomber
en criant à pleine voix :
« Atterrissage en douceur ! »
Grimbert son cousin fond en larmes,
croyant qu’il est devenu fou.
Mais Renart vole grâce au diable,
et retombe sur ses pieds sain et sauf.
Tous font le signe de croix.
Il se dirige vers la reine
et lui dit en insistant :
« Madame, c’est au tour de l’un des vôtres !
— Renart, répond-elle, à quoi bon ?
Je ne veux pas tuer les miens,
je vais vous montre ce que je sais faire. »


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« Metez la sele en Roonel,
Si nos ferez ci .I. eslés ;
Assez est larges li palés. »
On li aporte frain et sele
Tote a or painte, mout fu bele ;
Si ont Roonel enselé.
Et quant li singes fu monté :
« Or i parra, dant Cointerel,
Vengiez moi bien de ce wadel.
Coitiez le bien des esperons
Si que le sente li gaignons. »
Li singes tres bien s'apareille ;
Renart uns esperons li baille
Qui sont agu de bon acier.
En ses talons li a fichiez,
Son escucel a lion prent,
A senestre a son col le pent.
Met Roonel le frain el chief
Qu'il le puist tenir a meschief.
Cointeriaux monte a son destrier,
Ne se deigna prendre a estrier.
A son costé ceint a l'espee,
Galopant va lance levee,
Par la sale fait son eslais.
A Roonel fu cist gieus lais,
Que danz Cointeriaus l'esperonne.
Des esperons granz cops li done
Que il en fet voler le sanc.
Il avoit mout farsi le flanc,
Que tant a beü et mengié.
Vis est c'on l'eüst enpreignié.
Danz Cointeriaus si fort le grieve,
Par .I. petit que il ne crieve,
Et sachiez que morir i cuide,
Vilainement du cul se wide ;
Cil fiert devant et fiert derriere
Et retire le frain arriere.
Toute la gueule li desfait,
Si ne li avoit riens mesfait.
Danz Cointeriaus sa lance besse,
Par grant aïr forment s'eslesse.
Durement fiert par grant aïr,
Mes mout estoit pres de cheïr ;
Sa lance brise, puis repaire.
Son eslais reconmence a faire,
Des esperons fiert Roonel,
En meint leu li perce la pel.
Le sanc en vole fils a fils
En plus de .XXIIII. lius.
Quant il a ses eslais renduz,
De son cheval est descenduz.
Tuit dient : « Cist n'est pas vilains,
Mes ses chevaus estoit trop plains. »
.II. des bestes d'enchantement
Sont remontees erranment
Desor .II. de lor autres bestes.
Mout demenoient granz tempestes
Et jostent bien, lor lances brisent ;
A lor leus vont, si se rasisent.
Ce dist Noble : « Cist jostent bien.
Renart, nos ne venchons de rien.
Prenez garde de nostre honeur !
— Sire, dist Renart, a beneur ! »
 Renart issi hors de la sale,
Par mi les degrez en avale,
En la cort entre en une borde.
Par enchant i fet une corde,
— .I. vilain i eüst son fais —
A tot est venuz el palais.
« Tybert, ce dist Renart, ça vien.
En toi a mout proesce et bien,
— Or oez conment il l'aborde —
Portez moi la sus ceste corde
En haut la vos estuet lïer. »
Qui le deüst pendre ou noier,
Ne l'i portast il par son cors,
Que il n'estoit mie si fors.
Mes Renart l'en a fet aiue,
Qu'il en tendra mavese feue.
Sor les trez l'ont lie a mont.
Renart dit Tybert et semont
Qu'il la queure de chief en chief.
Ainsi quite tendra son chief.
Tybert quide estre respassez,
Que de cest gieu set il assez,
Se la corde fust bien ovree,
Que par enchant ne fust trovee.
Tybert fu sus les trez montez
Qui de ramper fu bien dantez.
Sus la corde cuide saillir,
Mes mau gré sien l'estut faillir
Et cheoir mout vilainement.
De cul et de pointe descent,
Merveilleus flat prist a la terre,
D'angoisse eschigne, les denz serre.
Par poi n'est crevee sa male.
Toz pasmez chiet en mi la sale ;
A grant malaise Tybert gist.
Une beste que Renart fist,
Que bien ot aprise et dantee,
Sus le travers en est montee,
Aprés sor la corde sailli,
Cort et racort ; ainz ne failli.
Voit le Roussiaus li escureus.
Toz fu honteus, si ot granz deuls
Por ce que danz Tybert cheï.
« Sire Renart, dist il, oï.
Laissiez me corre la deseure.
— Taisiez vos, dist il, en maleure !
Vos vos presentez de folie. »
Roussiaus entent qu'il le chastie,
A tant se taist, n'ose plus dire,
Et Noble li lions s'aïre.
Par mautalent Renart apele,
Jure le cuer et la boele :
« Renart, ti gieu m'ont hui traï,
Onques bien ne nos en chaï.
Mes, par mon chief, tres bien le saches.
Je vueil que tu .I. gieu me faces
Du cors de toi sanz delaier,
Dont tu les faces esmaier. »
Renart ot que ses sires jure,
Si l'en convient garder mesure,
Et dit, s'il puet, qu'il le fera,
A son voloir se maintenra,
Montez en est en son palés,
Il fera ja .I. de ses lais.
Sus la feste se va seoir,
Tuit en issent por li veoir,
Ses conjures dist mot a mot,
Et apele que nus ne l'ot,
Les vis deables qu'a lui viegnent
Et si belement le sostiegnent
Que il n'i soit .I. point grevez.
Puis est Renart en piez levez,
.I. petit siffle sor le feste ;
Voit venir une noire beste.
Or est seürs de son afaire
Qu'il en porra a bon chief traire.
Venir s'en lesse trebuchant
Et a plaine gueule huiant
Et crie : « Ce desouz de seure ! »
Et Grimbert ses cousins en pleure,
Qu'il crient qu'il ne soit afolez.
Mes par deable estoit volez,
Si que toz sainz en piez remaint.
N'i a celi qui ne s'en saint.
Devant la dame vint arriere,
Puis parole en tel maniere :
« Dame, fetes fere cest saut.
— Renart, fet ele, ne me vaut,
Moi meïsmes convient joer ;
Je ne vueil pas ma gent tuer. »
Le mariage que Renart fit au roi Noble le lion Ci conmance le mariage que Renart fist au roi Noble le lyon (M24)

mercredi 26 août 2020

Le mariage du roi - La présentation des époux




Renart prend congé de sa femme,
C


ongié prent Renart a s'amie
ajoutant qu’il ne laissera personne
l’empêcher d’acquitter sa mission
auprès du roi au plus vite.
Il part à la cour,
empruntant routes et chemins,
et la trouve sans difficulté
dans la forêt de Brocéliande.
Le roi est impatient de le revoir,
craignant d’avoir été trompé.
Mais, Renart arrive bel et bien,
s’assurant d’être vu de tous,
et apportant la bonne nouvelle
pour le plaisir des imbéciles.
Le roi est de fort bonne humeur.
Renart s’adresse à lui comme il faut :
« Roi, que la vie vous préserve !
J’ai pris beaucoup de peine pour vous,
et traversé maintes contrées,
mais j’ai fini par trouver !
Non content d’avoir réussi ma mission,
j’ai aussi prouvé ma valeur. »
Bien sûr, habitué à tromper son monde,
Renart se joue de lui.
« Il est roi d'Arcadie et de Celadon.
Nombreux sont ceux qui lui paient tribut
jusqu'aux frontières
du royaume d’Arthur, d’après lui.
Il offre tout cela en cadeau
à qui mariera sa fille,
faisant de lui son héritier.
Il souhaite vous la donner pour épouse,
car il se sent vieux et incapable de guerroyer.
— Renart, répond le roi, où est-elle donc ?
— Sire, elle arrive avec toute sa suite.
Je la précède pour vous l’annoncer.
Convoquez maintenant tous vos sujets
pour la recevoir en grande pompe.
Faites-lui un accueil
digne d’un roi,
pour en tirer gloire.
— Renart, fait le roi, à la bonne heure !
Retourne chercher la dame,
et je ferai venir dans la semaine
tous mes sujets dans ma grand-salle
où je tiendrai ma cour. »
Là-dessus, Renart s'en retourne,
tandis que le roi fait ses préparatifs,
et demande aux siens, grands et petits,
de venir lui faire honneur.
Tous accourent sans se faire prier,
sans prendre ni route ni chemin,
mais en coupant à travers champs,
pour assister au prodige de Renart.
La cour est pleine à craquer.
Ils viennent d’ici et d’ailleurs
tout le long de la semaine,
plus d’un cheval arrive épuisé.
Le roi prend les choses en main,
car il veut de grandes noces.
Il y a foison de gibier
et de volaille de toute sorte.
Impossible de tout énumérer !
Il veut parfaire son œuvre.
Il rassemble ses serviteurs
et donne ses directives à chacun.
Il met Ronel à la cuisine
pour préparer les mets, sans relâche,
et demande à Tibert de le seconder.
Brun l’ours confirme
que Tibert sait bien assaisonner les plats,
qui s’y met sans perdre de temps.
Il ordonne à Plateau de s’occuper du pain
et d’en distribuer largement.
Il fait de Brichemer son échanson,
et le charge de préparer le vin.
Enfin, il demande à Brun de s’occuper des plats
et de les servir à table.
« Ysengrin, vous découperez la viande
et remplirez la coupe
de madame votre reine. »
Ysengrin s’incline profondément.
Tandis que le roi termine les préparatifs,
Renart observe tout cela de loin,
satisfait de ce qui se passe à la cour,
mais il doit se préparer à son tour.
Il fait ses invocations
et ses conjurations,
et offre un chat aux diables
pour parfaire l’enchantement.
Il crée une multitude de bêtes avec sa magie,
certaines avec une vingtaine de têtes,
et d’autres plus encore.
Dieu n’en a jamais créé de telles,
de formes aussi diverses et variées,
même sans queue ni tête.
Renart les ensorcelle
pour qu’elles crachent des flammes violentes
par la bouche et le nez,
comme pour la fin du monde.
Il peut aussi les calmer à volonté
pour qu’elles ne fassent aucun bruit.
Renart se pointe tout joyeux à la fête,
et fait une arrivée en fanfare.
Pas étonnant que des bêtes
avec autant de têtes fassent autant de bruit !
Le vacarme est prodigieux,
car sous l’emprise de Renart,
elles hurlent, sonnent et trompettent.
Ceux qui l’entendent, croyant
que les diables arrivent,
ont du mal à contenir leur peur.
Renart amène au roi sa promise
qui a toute l’apparence d’une lionne.
Le roi accourt
à leur rencontre.
« Renart, soyez le bienvenu.
Bien que tu sois blanchi par les ans,
il n’y a pas de jeune sur mes terres
qui sache mieux que toi s’occuper de mes intérêts.
Est-ce donc là ma femme que tu m’amènes,
que tu as retrouvée à grand-peine ?
— Oui sire, répond Renart.
Je vous la confie avec tout son empire.
— Tous mes remerciements. » Le roi la prend dans ses bras,
et lui met la queue sur son gourdin.
« Madame, soyez la bienvenue. »
Sur un signe de seigneur Renart,
elle garde le silence
mais s’incline profondément.
Noble se met à la caresser
en se pourléchant les babines,
puis saute de joie.
Il se retient à grande peine,
de la saillir sous les yeux de tous.
Il est pris d’un accès de frénésie
tellement il la trouve belle.
Mais seigneur Renart, expert en la matière,
conduit tout le monde au palais
après avoir imposé le calme.
Chacun s'assoit à table.
Vous allez maintenant en entendre une belle.


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Et dist qu'il ne lessera mie
Qu'au roi ne se voise aquitier ;
James n'en quiert jor respitier.
Renart vet a la cort le roi
Par chauciees et par perroi
En la forest Broceliande,
Illec le trova sanz demande.
Por Renart ert en grant abé,
Cremoit qu'il ne l'eüst guabé.
A tant ez vos Renart en place,
Que il velt bien que on l'i sache
Que il aporte tel novele
Qui as musarz essera bele.
Li rois estoit bauz et hetiez.
Renart parla con afetiez :
« Rois, toz jorz soies tu sauvez !
Mout ai esté por vos grevez.
Passé en ai mainte contree,
Bone aventure en ai trovee.
Bien ai esploitié mon travail
Et s'ai prové combien je vail. »
Or le sert bien de la treslue
Renart qui tot le mont argüe.
« Rois est d'Arcade et de Celdone.
Meint riches hon treü li done.
Jusqu'as bones qu'Artus les fit
Est il sire, si con il dist.
Tot vos donne son heritage
Ovec sa fille en mariage,
Si fait de vos son eritier ;
Viex est, ne puet mes ostoier,
A fame vos done sa fille.
— Renart, fet li rois, ou est ille ?
— Sire, ele vient a grant empire.
Avant le vos sui venuz dire.
Or mandez tote vostre gent,
Sel recevez honestement.
Et apareilliez tel conroi
Tel con convient a noble roi
Et que nos i aions honneur.
— Renart, fet li rois, a beneur !
Va por la dame, si l'amoine
Et je dedenz ceste semaine
Ferai ma gent toute venir
En ma sale por cort tenir. »
 A tant Renart s'en est tornez,
Et li rois s'est bien atornez,
Mande ses genz granz et menors
Que tuit viegnent a ses honors.
Tuit i aqueurent volentiers,
N'i quierent voies ne sentiers,
Mes par broces et par essart,
Veoir les merveilles Renart.
Tant en i vient, la cort fu plaine ;
Ne finerent d'une semaine
De venir d'amont et d'aval.
Estanchié i ont meint cheval.
Li rois atorne son afaire,
Que granz noces vodra il faire.
De venoison i a mout prise
Et volille de mainte guise.
Du tot me penasse a nomer,
Mes ceste oevre vueil achever.
Li rois ses menestreus assist
Et a chascun son mestier dist.
Roonel met a la cuisine
Qui de l'apareillier ne fine,
Et dit Tybert qu'il li aïst.
Bruns li ors a loé et dist
Bien set mengier asavorer.
Tybert i va sanz demorer.
Platiaus conmande pain livrer
Et mout largement delivrer.
De Brichemer fet bouteillier,
Le vin li rueve apareillier.
Et Brun preingne garde des mes,
A la table les face pres.
« Ysengrin, pensez de taillier
Et de la coupe apareillier
Devant vo dame la roïne. »
Ysengrin parfont l'en encline.
 Li rois a bien tot devisé
Et Renart a tot avisé
Qui ert en aise de la cort.
Or le convient qu'i se ratort.
Il fet ses ynvocations
Et ses forz conjurations ;
As mauvez fet d'un chat present
Por bien fere l'enchantement.
Par enchant a fet meintes bestes ;
De tex i a qui ont .XX. testes,
Et plus assez de tex i a.
Bestes fet q'ainz Dex ne cria,
Et mout de diverse maniere
Et ausi çou devant derriere.
Puis que Renart les a charmez,
Gietent par bouches et par nes
Feu et flambe par tel ravine,
Avis est que tot le mont fine.
Et quant il velt, si les racoise
Que ja ne feront point de noise.
Renart vient a joie et a feste,
Mes mout demoine grant tempeste.
N'est merveille, se noise font
Bestes qui tant de testes ont.
La noise iert a merveille grande
Puis que danz Renart le conmande,
Ullent et cornent et buisinent.
Cil qui l'oent, s'en adevinent
Que ce sont deable qui vienent,
A peines de poor se tienent.
En guise d'une lionnesse
Anmaine au roi sa promesse.
Ainsi s'en vint Renart a cort,
Noble encontre lui acort.
« Renart, bien soiez vos venuz.
Por ce se tu es viex chanuz,
N'a il bachelier en ma terre
Qui mex i sache mon preu querre.
Est ce ma fame que m'amaines,
Dont tu as eü si granz paines ?
— Oïl, ce dit Renart, biau sire.
Je la vos rent a tot l'empire.
— Vostre merci. » Li rois l'embrace,
La keue li met sor la mace.
« Dame, bien soiez vos venue. »
Cele a sa parole tenue,
Que dant Renart li a fet signe,
Mes parfondement li encline.
Noble la va mout atouchant,
Sa barbe en va delechant,
Et saut en piez, tel joie maine
Qu'il est tenuz a mout grant paine
Que voiant toz ne l'a saillie ;
Si espris fu de la folie,
Por ce que si bele la voit.
Mes dant Renart qui mout savoit
Toz les enmaine el palés
Et si fet fere mout grant pes.
Chascuns s'est assis a la table.
Or poez oïr bele fable.
Le mariage que Renart fit au roi Noble le lion Ci conmance le mariage que Renart fist au roi Noble le lyon (M24)

jeudi 20 août 2020

Le mariage du roi - Renart apprend la magie




Renart est dans la panade,
O


r est Renart en male paine,
les choses se présentent mal pour lui,
car chacun tient un pilon ou une massue.
Renart en a des sueurs froides,
tandis qu’ils frappent l’un après l’autre.
« Quel malheur ! se dit-il, mais que m’arrive-t-il ?
Est-ce ainsi qu’on enseigne la magie ?
Je ne mérite pas une telle pénitence.
Je n’ai presque rien fait,
et j’ai déjà reçu tant de coups. »
Que dire d’autre ? Ils le battent tellement
qu’il s’écroule par terre comme mort.
Mais, Renart gît la gueule ouverte
pour les tromper.
Il n'est pas mort du tout,
et les observe du coin de l’œil,
en essayant d’entendre
ce qu’ils racontent.
« Prenons-lui la peau, dit l’un,
je vais lui enlever avec un couteau.
— En fait, on a eu tort, dit le maître,
on aurait pu le nourrir
tout l’été jusqu’en hiver,
si on l’avait gardé vivant.
La saison venue,
son poil serait épais et bien blanc,
et vaudrait beaucoup plus que maintenant.
Ah, si seulement il pouvait revenir à lui !
Dieu m’est témoin, on ne le laisserait pas mourir
tant qu’il serait ici. »
Quand Renart entend qu’il peut s’en tirer
sans qu’on lui fasse souffrir le martyre,
et être juste emprisonné
en attendant d’avoir son poil d’hiver,
il est content comme tout.
Alors, il s’étire un peu vers le feu,
et pousse un grand soupir.
Le maître pousse un juron : « Par le Saint-Esprit,
il n'est pas mort ! Vite, aidons-le ! »
Ils lui font avaler de grandes gorgées
de lait bien chaud, et réussissent
à ressusciter ce diable de Renart,
puis l’attachent à une chaîne.
Le maître prie ses domestiques
de lui donner beaucoup à manger
pour qu’il se rétablisse rapidement
jusqu’à sa guérison complète.
Sans rancœur ni méchanceté,
Renart se comporte tout simplement
et tout bonnement dans la maison.
Il peut alors apprendre la nécromancie,
alors qu’il le prenne en pitié.
Chaque jour, allongé dans la classe,
il écoute tout ce que le maître dit.
Il est très sage et très attentionné.
Il ne laisse pas ses oreilles tomber,
mais les tient bien droites, et écoute
à la fois concentré et perplexe.
Il en apprend tellement qu’il devient très savant.
Il n’est plus une bête sauvage, à leurs yeux,
mais bel et bien apprivoisé,
et le laisse aller et venir dans la maison.
Une nuit, il se lève de son coin,
pour suivre le maître qui se dirige
vers la cave.
C’est là qu’il se ressource
auprès d’un grand crâne vide
recouvert de cuivre,
et qu’il prend conseil,
seul et en secret.
« Seigneurs, dit le maître, aidez-moi.
J’ai de nombreux amis
initiés à votre art,
pour qui, ça ne vaut ni un bout de gras,
ni une boule de suif,
car ils n’arrivent pas à s’en servir,
ce qui les rend malheureux et déconcertés. »
La tête lui répond :
« Maître, vous avez pourtant étudié
des jours et des jours,
et vous ne comprenez pas pourquoi
ils ne peuvent rien en faire ?
Alors écoutez-moi, je vais vous le dire,
car jamais je ne vous mentirai.
Pour qui veut bien pratiquer cet art,
il doit tôt ou tard se mettre
au-dessus du trou des cabinets,
sans faire ni dire le signe de croix.
Et s’il est prêt à nous faire confiance,
il doit y sacrifier
un coq des marais ou un chat noir,
qu’il aura acheté s’il n’a pu le voler.
Il dira ensuite sans autre discours :
“ Écoutez, vous tous, diables de l'enfer,
ceci est fait en votre honneur,
car vous êtes les maîtres de ce pouvoir ! ”
et il jettera son sacrifice dedans.
Libre à lui de sortir ou rester dans les cabinets,
mais malheur à lui s’il fait d’autres prières.
Il pourra alors tout faire avec son pouvoir. »
Puis, la tête n’ayant rien à ajouter et se tait.
Renart retient tout ce qu’il peut.
Le maître remonte sans délai
dans la maison,
et Renart se tient un peu à l’écart
en attendant qu’il en sorte.
Puis, Renart qui ne respecte rien,
et fait mauvais usage de tout,
s’empare du coq de la maison,
qui est à portée de main.
Il va ensuite dans les cabinets
faire son tour de passe-passe
comme le crâne lui a appris.
Puis, il part sans demander congé.
Il dit les formules magiques
et invoque les esprits.
On ne peut plus le retenir,
et avec l’aide du vent,
il arrive à Maupertuis en une heure.
Il y retrouve sa femme en larmes,
prise de remords d’avoir envoyé
son mari déjà si éprouvé, aussi loin.
Mais, il la rassure complètement
en lui racontant son aventure,
et ajoute qu’il est fin prêt,
car il connaît tous les tours de magie.
Et gare à ceux qu’il hait,
car il leur arrivera malheur sous peu !
Ils font alors la fête
jusqu’au petit jour.
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Au conmencier a male estraine.
Chascuns tient pesteil ou maçue ;
De la poor Renart tressue.
Qui primes vint, primes i fiert,
« Las, pense Renart, ce que iert ?
List on ainsi de nigromance ?
Trop en ai ja grief penitance.
Encor n'en ai gueres ouvré,
S'en ai ja maint cop recouvré. »
Qu'en diroie ? tant l'ont batu,
Por mort l'ont a terre abatu.
Renart se gist gueule baee,
Auques a cele gent gabee.
N'estoit pas mort du tot en tot,
Ainz prenoit bien a euls escot.
Oïr voloit que il diroient
Et que de lui deviseroient.
« Prenons en, dist li uns, la pel,
Je li toudrai a .I. coutel.
— Mal avons fet, ce dist le mestre,
Que tot vif le peüsson pestre
Jusqu'a yver aprés esté,
Se vif l'eüssons arresté.
Adont fust sa seson venue
Et sa gorge blanche et chanue ;
Miex vausist que ne fet assez.
Que fust il ore respassez !
Si m'aïst Diex, mes ne morroit,
Tant con ici vivre porroit. »
Quant Renart ot q'ainsi puet vivre,
De mort ne le fera nus cuivre,
Ainçois le tendront em prison
Tant que sa pel soit en seson,
Or est si liez q'ainz si ne fu.
.I. petit s'estent vers le fu,
Et agité .I. grant soupir.
Li mestres jure saint Espir :
« N'est mie morz, or li aidons. »
Let li gietent a granz randons
En la gueule tot eschaufé,
Si respasserent le maufé.
D'une chaane l'ont lïé.
Le mestre a ses serjanz prïé
Qu'a mengier li doingnent assez
Tant que il soit toz respassez ;
Il si firent tant qu'est gueriz.
Or ne fu fel ne esmarriz,
Ainz se contient mout simplement
En l'ostel et mout bonement.
Or puet aprendre d'ingromance,
Que assez li font de pitance.
Chascun jor en l'escole gist
Et ot quanque le mestre dist.
Mout fu sages et entendanz,
N'ot pas les oreilles pendanz,
Ainz les tient droites et escoute
Mout parfont pense que il doute.
Tant en aprist que toz fu sages,
Si n'estoit pas entr'eus sauvages,
Ainz estoit mout aprivoisiez ;
Par l'ostel aloit deslïez.
Une nuit se leva de l'estre,
Si s'en ala aprés le mestre
En une voute desouz terre,
Ou il aloit son savoir querre
A une grant teste cavee
Qui estoit de cuivre gitee.
A cele prenoit ses conseulz
Les plus privez et les plus seus.
« Barons, dist le mestre, que doit ?
Meint compaignon ai orendroit
Qui assez sevent de vostre art.
Ne lor vault denree de lart
Et non fet il demie d'oint,
Qu'il n'en pueent savoir .I. point,
S'en sont dolent et confondu. »
La teste li a respondu :
« Mestre, meint jor lit en avez
Et plus encor, si n'en savez
Ne ne poez par vos trover
Que doit qu'il n'en pueent ovrer.
Or m'entendez, gel vos dirai,
Que ja ne vos en mentirai.
Qui bien velt ovrer de cest art
Venir l'estuet ou tempre ou tart
Au trou d'une chambre privee.
Croiz ne soit fete ne nomee !
Mes si se velt en nos fïer,
Illeques doit sacrefïer
D'un coc marchois ou d'un noir chat.
Qui nel puet embler, si l'achat.
Aprés die sanz autre fable :
“Oiez, d'enfer tuit li deable,
“De ceste oevre soiez seignor
“Et si soit fet en vostre honor !”
La dedenz giet son sacrefice,
Aprés, s'il velt, de la chambre isse ;
Ja mar fera autre proiere.
Tot puet faire son majetiere. »
Ne volt plus dire, si se tut.
Renart retint ce que il put.
Li mestres sanz arrestoison
Est revenuz en sa meson.
.I. petitet s'est tret en sus
Tant que le mestre en fu issus.
De son acostement n'a cure.
Fet i a male norreture,
Qu'il a pris le coc de l'ostel.
N'en savoit nul ci pres ne tel.
A tant s'en va a la longaigne,
Ilec a fet sa barbacane
Si con la teste l'ot apris.
Puis s'en va, congié n'i a pris,
Fist ses charmes et ses caraudes,
Ses conjuremenz et ses laudes.
Ainz puis ne pot estre tenuz,
Avec le vent s'en est venuz
A Malcrues en une seule eure,
Ou sa fame trova qui pleure
Par la dolor de son mari,
Qu'en envoia si esmarri,
Mes il l'a bien reconfortee,
S'aventure li a contee.
Dit bien avra toz ses ators,
D'enchantement set toz les tors.
Or se gart bien que il harra,
Qu'assez tost li en mescherra.
Grant joie ont ensemble menee
Tant que ce vint a la jornee.
Le mariage que Renart fit au roi Noble le lion Ci conmance le mariage que Renart fist au roi Noble le lyon (M24)

jeudi 23 avril 2020

Le mariage du roi - Le baiser de paix




— C'est parfait, fait le lion.
B


ien est einsi, fet li lions,
Renart, si on vous donne des assurances,
mais que vous continuez à nous faire du tort,
sachez qu'on vous le fera payer.
Je vous ai envoyé Tibert le chat,
qui se plaint de votre sale coup.
Il s'est retrouvé pendu à un collet,
je ne sais où, à cause de vous,
il ne l'a toujours pas digéré. »
Tibert se dresse alors sur ses pattes,
en entendant le roi parler de son cas,
il lève la tête mollement vers Renar,
car il le craint beaucoup
depuis qu'il l'a lui-même poussé dans un piège.
Il n'aurait d'ailleurs jamais pris la parole
si le roi n'avait rien dit.
Car après avoir bien écouté
l'accusation se faire malmener,
Renart va finir par avoir le dessus.
Il aurait préféré garder le silence,
mais maintenant qu'il est debout au milieu de la salle,
il commence alors son discours.
« Sire, dit Tibert au roi,
Renart a commis un grave préjudice,
s'il savait ce qui m'attendait
là où il m'est arrivé ce malheur.
Sur son conseil, j'ai foncé
comme un fou dans le trou
où je me suis fait prendre dans un nœud coulant.
Certes, le prêtre en a eu pour son compte,
car il s'en est pris à moi sans que je le provoque,
et sa putain s'est mise à me battre
à deux mains avec sa grande quenouille.
Je lui ai tranché les couilles d'un coup de dent,
et je l'ai laissé à son effroi.
C'est comme ça qu'on devrait prendre soin
de tous les prêtres qui ont une femme
qui vit chez eux.
Renart me hait de longue date,
une haine terrible et sans fin,
à cause d'un piège
où il est tombé par malchance un jour,
et a failli y laisser la peau.
Il a mis cette trahison sur mon compte,
alors que je n'avais rien fait, Dieu m'est témoin,
car je n'avais jamais eu vent de rien.
Ainsi, nos mésaventures se compensent,
et s'il me pardonne, je ferai de même pour lui.
Donc s'il est d'accord,
sire, je vous prie
d'ordonner un compromis tout de suite
avec la bénédiction de tous les barons. »
Renart comprend que son discours
va dans le sens d'un accord à l'amiable,
il est content comme il ne l'a jamais été.
« Renart, lui dit le roi, approuvez-vous
la proposition de Tibert ?
Je vous pardonnerai alors votre faute,
je n'ai aucune raison de compliquer les choses
ni pour vous ni pour un autre baron.
— Acceptez, Renart ! », s'écrient-ils tous,
sans pouvoir s'empêcher d'en rire.
« Sire, Sire, fait Renart
peaufinant sa réponse,
Tibert a certes très mal agi envers moi,
mais même s'il avait fait pire,
puisque vous le voulez vraiment,
j'en accepte les conséquences.
Mon cher roi, je m'en tiendrai
tout simplement à votre recommandation,
ainsi que tous les barons m'en prient.
— Oui, oui, Renart », s'écrient-ils.
« Seigneurs, je ne cherche pas la guerre,
je veux au contraire faire la paix,
j'accepte volontiers cet accord.
Êtes-vous d'accord pour un baiser de paix ?
— Oui, oui, tout de suite ! »
Là-dessus, ils s'embrassent,
la paix est faite entre eux-deux,
puisse Dieu intervenir pour que les autres fassent pareil !
Maintenant que l'accusation et la défense ont parlé,
le roi referme cette affaire.
« Seigneurs, fait-il, écoutez-moi,
vous qui traitez les dossiers
et qui rendez justice,
je ne veux pas vous compliquer la tâche,
mais veuillez décider en priorité
du différend entre Ysengrin et Renart.
Il me semble que Renart
accuse Ysengrin de trahison,
qui lui-même l'accuse
de ne pas avoir tenu sa promesse.
Faites la part des choses
de sorte que chacun trouve justice.
Décidez ensuite comment Renart
doit dédommager Chantecler
suite à la mort de dame Coupée
que l'on a enterrée l'autre jour.
Déterminez enfin comment Renart
peut faire réparation à Brun.
Seigneur Plateau et Messire Cointereau,
veuillez juger ces affaires
avec l'aide de Brichemer le cerf
et seigneur Grimbert le blaireau,
j'aimerais aussi que le léopard y prenne part.
Prenez des décisions équitables
ou chacun y trouve son compte
selon les règles de ma maison.
Je vous en conjure, en vous rappelant au serment
de loyauté que vous m'avez prêté,
assurez-nous une paix durable,
et vous en récolterez tous les honneurs.
Et, s'il y a contestation,
suivez alors l'avis de la majorité. »
Là-dessus, tous les cinq se lèvent,
pour se réunir dans une pièce à l'écart.
Mais, peut-on se fier à la parole de Brichemer,
et suivre son avis,
car il pourrait se venger du lambeau de peau
qu'il s'est fait arracher du dos.
« Seigneurs, dit Plateau le cerf,
vous avez entendu les accusations et la défense.
Le roi vous estime et vous apprécie tellement,
qu'il s'en remet à votre jugement.
Mais, veillons à notre honneur
et à celui de notre seigneur,
et agissons pour qu'on ne nous fasse que des éloges,
sachant que ce que l'un gagne, l'autre le perd.
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Renart, se nos vos afions
Et vos les maus nos porchaciez,
Nos vos en paions, ce sachiez.
A vos tramis Tybert le chat ;
Mout se plaint de vostre barat.
Par vos fu il au laz penduz
Que ne sai ou estoit tenduz.
Encore en est toz corrouciez. »
Lors s'est Tybert en piez dreciez,
Puis que li rois por lui parole.
Vers Renart a la teste mole ;
Mout durement le redouta
Por l'escharpel ou le bouta,
Ne ja, se li rois s'en teüst,
La parole n'en esmeüst,
Que j'ai oï et escouté
C'on a tant sachié et bouté
Que Renart s'en va au deseure.
Bon taire feïst a cele eure.
En piez est en mi la meson,
Si a conmencié sa reson.
 « Sire, ce dist Tybert au roi,
Mout par fist Renart grant desroi,
S'il savoit la descovenance,
La ou me fist la mesestance,
Que par son conseil i alai,
Ou trou conme fox avalai
Ou je fui pris au laz corant,
Mes le prestre lessai coustant.
Sanz m'envie se degratoit
Et sa putain, qui me batoit
A .II. mains de sa grant quenoille.
Por ce q'as denz tranchai la coille,
Tot lessai le prestre effreé.
Tel fussent ore conreé
Tuit li prestre qui fames ont,
S'en lor ostex lor dames sont.
Renart me het de viez haïne,
Mout est dure, encore ne fine,
S'est la rete por .I. charpel
Ou l'autrier dut lessier la pel ;
Par male aventure i cheï.
Sus me mist que je le traï,
Mes voir, non fis, se Diex me voie,
Onques n'en soi ne vent ne voie.
Cist mesfait soit contre celui,
Sel me pardoint et je a lui.
S'einsi le voloit otroier,
Sire, vos en vueil ge proier
Que vos le conmandez de bot,
Que cist baron l'en prient tot. »
Or entent Renart que cest plais
Li torne auques a la pais ;
Or est si liez q'ainz ne fu si.
« Renart, loez le vos ainsi,
Ce dist li rois, con Tybert fet ?
Je vos pardone le mesfet.
N'ai soing a tendre a desreson.
Sus vos ne sor autre baron.
— Faites, Renart », tuit li escrient.
Ne puet muer que il n'en rient.
 « Sire, sire, Renart respont,
Qui sa parole bien espont,
Tybert a mout vers moi mespris.
S'il m'avoit fet encore pis,
Si le voussisiez bien a certes,
S'en soufferroie ge les pertes.
Biau sire, vostre loement
Vueil ge fere mout bonement
Et ce que cist baron m'en prient.
— Voire voir, Renart », cil escrient.
« Seignor, n'avroie soing de guerre,
Ainz vodroie la pes aquerre,
Si ostroie tres bien la pes.
Et loez vos que je le bes ?
— Oïl, oïl, tot pié estant ! »
Entrebesié se sont a tant.
La pes est fete de ces deus ;
Entre autre gent la mete Dex !
 Or sont et clain et respont fait,
Li rois a respitié le plait,
« Seignors, fet il, or m'entendez,
Qui les droiz fetes et prenez,
Et ceus qui doivent atirer,
Je ne vos veil pas empirier.
Alez, fetes primes esgart
D'entre Ysengrin et Renart.
Vis m'est Renart en sa raison
Reste Ysengrin de traïson,
Et Ysengrin lui de faillance
Qui li failli de covenance.
Partissiez si bien l'aventure
Que chascuns en ait sa droiture.
Aprés jugiez de Chantecler
Con Renart li doit amender
La mort de ma dame Coupee
Qui l'autre jor fu enterree.
Et s'esgardez conment soit prise
Por Brun de Renart l'amendise.
Fetes cest esgart, dan Platel,
Et vos, misire Cointerel.
Avec soit Brichemer li cers
Et li taisons sire Grinberz,
Si voil que i voist le lieparz ;
Si faites si loial esgarz
Que chascun ait bien sa raison
Selonc le droit de ma meson.
Je vos conjur, le serement
Que me feïstes loiaument
Faites si q'ennor en aiez
Et que nos aions bone pes.
Et s'il i a controuverie,
Sivez en la greignor partie. »
A tant li .V. s'en lievent sus,
En une chambre vont en sus.
S'or estoit creüz Brichemers
Et que de toz en fust loez,
La corroie seroit vengie
Qui sor le dos li fu tranchie.
« Seignors, ce dist Platiaus li dains,
Oï avez respons et clains.
Li rois vos aime tant et prise,
Sus vos a la parole assise.
Or i esgardons nostre honor,
A l'onorance no seignor
Faisomes tant qu'en nos en lot,
Que qui soi pert d'autrui ne jot.
Le mariage que Renart fit au roi Noble le lion Ci conmance le mariage que Renart fist au roi Noble le lyon (M24)
Notes de traduction (afficher)

vendredi 27 mars 2020

Le mariage du roi - La mauvaise défense de Brun




— Renart, Renart, lui dit le roi,
R


enart, Renart, ce dist li rois,
il est ma foi fort regrettable
de voir mes messagers ainsi maltraités.
Vous m’avez renvoyé Brun l'ours et seigneur Tibert le chat,
amochés et en sang.
Je n'accepterai aucune excuse
si vous en êtes la cause,
et vous serez exécuté sur-le-champ.
— Mais non, sire, ne croyez pas cela.
Pour l’amour de Dieu, pensez-vous donc
que je sois assez fou
ou sous l’influence du diable
pour ne pas traiter avec respect
les messagers que vous m’envoyez ?
Je vais vous dire la vérité.
Certes, Brun est venu chez moi,
et m’a dit que vous m’aviez convoqué
à votre cour où vous m’attendiez.
Mais, je ne savais pas s’il disait vrai
car il ne m’a montré aucun écrit sous scellé.
Puis il m'a prié, au nom du Dieu du ciel,
de lui donner un peu de miel,
ou de l'amener là où il y en avait
si je connaissais un endroit.
Je l'ai donc conduit volontiers
à travers broussailles et sentiers,
jusqu'à des ruches,
où il n'a pu se retenir d'en manger.
Peut-être s'est-il fait piquer par les abeilles,
mais moi, je ne l'ai touché à aucun moment.
— Brun, demande le roi, vous a-t-il touché ?
— Certes, il ne m'a pas touché,
mais il connaissait bien le piège
où je me suis retrouvé prisonnier.
— Diable, mais qui donc ? dit Renart, moi ?
Seigneur Brun, pourquoi dites-vous cela ?
N'avez-vous trouvé rien de mieux à dire ?
Que Dieu le couvre de honte immédiatement,
que les flammes de l'enfer le brûlent,
lui qui ne fait attention à rien.
— Ma foi, dit Brun, vous dites n'importe quoi.
Vous croyez vraiment vous en tirez comme ça ?
Vous m'avez raconté qu'il y avait une ruche
dans un tronc, alors qu'il avait été fendu par un paysan
pour y tendre un piège.
— Vous-a-t-il vraiment fait croire cela ?
— C'était un tronc où il y avait du miel,
et seigneur Lanfrois le savait bien,
c'est à cause de lui que vous vous êtes retrouvé dans cet état.
Tout cela m'a attristé plus que réjoui,
je vous aurais bien aidé si j'avais pu
ou su comment faire.
Mais, afin de renouer notre amitié,
je vous ferai volontiers l'honneur
de jurer sur tous les saints
que je n'ai rien dit au paysan.
Je suis au contraire peiné par vos ennuis,
et sachez bien que je me sens honteux
de vous avoir conduit
à votre malheur.
Mais je vous aiderai à vous venger
et à faire du mal à ce paysan.
Quand tous les seigneurs, petits et grands
honnêtes et loyaux,
qui siègent de droit au tribunal royal,
auront décidé
comment je devrai vous faire réparation,
je ne chercherai pas à discuter.
— Brun, fait Froment, Renart a bien parlé,
et vous-même êtes complètement rétabli.
Ne prenez pas les choses si mal
pour que ça le devienne encore plus.
Rien de bien n'arrive, que je sache,
en cherchant à se venger de tous ses malheurs.
Si le médecin vous a coûté trop cher,
Renart pourrait vous dédommager en partie.
Décidez une fois pour toutes
de lui pardonner toutes ses fautes,
et remettez-vous en à notre jugement.
— Quoi ? Vous voulez que je me range à votre avis ?
Seigneur Froment, vous êtes trop honnête, fait Brun.
Si je le tenais entre mes griffes,
et qu'il continuait à nier sa trahison,
vous n'auriez pas le temps de ramasser un bâton
que je l'aurais déjà tué.
— Brun, fait Froment, vous avez tort
de tenir un tel propos,
car vous vous acharnez sur quelque chose
qui n'est pas prêt d'arriver.
Renart acceptera de faire la paix,
mais n'a aucune raison
de s'inquiéter pour cette affaire
ou de s'amuser à se battre contre vous
tant qu'elle n'est pas encore jugée.
Vous vous y prenez mal !
Avez-vous seulement des témoins
qui pourraient garantir
vous avoir vu dans le besoin
quand Renart vous a collé cette honte ?
— Des témoins, répond Brun, pour quoi faire ?
N'ai-je pas assez saigné
pour que cela suffise comme témoignage ?
— Brun, dit le singe Cointereau,
voilà qui tombe à pic !
Si vous n'avez que ça à dire,
vous vous êtes levé pour rien.
Dieu soit béni !
Si un jour vous vous trouvez en sang
ou vous écorchez vous-même,
vous pourriez, par haine,
dire que c'est moi qui l'ai fait,
et exiger réparation
pour quelque chose
que vous êtes le seul à connaître !
Non, ce n'est pas possible, laissez tomber
ou changez de discours,
car Renart a très bien expliqué
qu'il ne vous a pas touché,
ce que vous avez reconnu devant la cour. »
À ces mots Brun se tait,
ne trouvant rien à redire,
puis mesure sa réponse :
« Chers seigneurs, fait-il, alors écoutez-moi.
Puisque vous m'en priez si aimablement,
et sachant que doivent mourir de honte
ceux qui n'écoutent pas les bons conseils,
je ne chercherai pas à me disputer avec vous,
ni à m'énerver davantage,
et me rangerai à votre décision
en m'efforçant de la respecter.


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Par mon chief, ce fu grant dessrois,
Quant mon mesage laidenjastes.
Lez et seignanz les m'envoiastes,
Brun l'ours et dant Tybert le chat.
Je n'en prendroie nul rachat,
Se par vos avoit esté fait,
Que morz ne fussiez entresait.
 — Ostez, sire, ne creez onques.
Por amor Dieu, creez vos donques
Que je fusse si forsenez
Ne par deable si menez
Que ne servise jusqu'as piez
Message que m'envoissiez ?
Je vos dirai une reson.
Voirs fu, Bruns vint en ma meson,
Si dist que vos me mandiez
Et a vo cort m'atendïez.
Ce ne sai ge se voir m'a dit ;
Onques n'en vi seel n'escrit.
Puis me proia por Dieu du ciel,
Se je savoie point de miel,
Que je .I. petit l'en donasse
Ou la ou il est le menasse.
Je l'i menai mout volentiers
Et par broces et par sentiers,
Tant que venimes a chatoire
Ou Bruns devoit mengier et boivre.
Espoir, si le poindrent les es,
C'ainc par moi ne fu adesez.
— Bruns, fet li rois, toucha vos il ?
— Il me toucha certes nenil.
Mes il sot bien la traïson
Dont remanoir dui en prison.
— Qui deable ? dist Renart, ge ?
Dan Brun, por quoi dites vos ce ?
Quant vos vodrez, vos direz miex.
Male honte li doint hui Diex
Et male flambe le cors arde
Qui aine de ce se donoit garde.
— Par foi, dist Bruns, merveilles dites.
Et por ce quidez estre quites ?
Vos deïstes du tronc fendu
C'un vilain i avoit tendu
Que ce estoit une chatoire.
— Vos ot il ce fet a acroire ?
— Çou ert un trons ou miel avoit.
Sire, Lanfrois bien l'i savoit
Par qui fustes contralïez.
Plus en fui ge dolenz que liez,
Et se ge aidier vos peüsse,
Gel feïsse, se jel seüsse.
Mes por aquerre vostre amor
Vos en ferai ge tant d'onnor,
Volentiers jurerai tos sainz
Que par moi nu sot li vilains,
Ainz me poise de vostre ennui.
Sachiez que toz honteus en sui
Por ce que je vos i menai ;
Mavesement vos assenai.
Vos aiderai bien a vengier,
Se le vilain puis laidengier.
Aprés esgardent cil seignor,
Et li petit et li greignor
Qui preudome sont et loial,
A droit siéent el banc roial,
Conment jel vos amenderai ;
Ja contredit n'en esserai.
 — Brun, fet Frumanz, il dit assez,
Et vos estes toz respassez.
Ne prenez chose si en grief
Que puist torner a grant meschief.
Qui toz ses deuls vengier voudra,
Ja ce sache, bien n'en vendra.
Si vos a trop costé au mire,
Si vos aïst d'une partie.
Ferme conseil et bon prenez
Que touz mesfaiz soit pardonez,
Si vos metez en nostre esgart.
— Voir ge, sire, de vostre part,
Frumans, fet Bruns, molt estes preus.
Si je le tenoie a ces greus,
Por qu'il noiast la traïson,
N'avriez pris a terre .I. tison
Si tost con je l'avroie mort.
— Bruns, fet Frumans, vos avez tort
Qui tel parole maintenez,
Que de tel chose vos penez
Qui devant aoust n'avendra.
Renart a la pes se rendra ;
Il n'est mie si desreez
Ne por cest plet si effreez
Qu'il face bataille envoisie
Qui encor ne li est jugiee.
Trop malement en artilliez ;
Avez tesmoinz apareilliez
Qui de ce porteront tesmoing
Que vos veïssent au besoing
Ou Renart vos fist ceste honte ?
— Quels tesmoinz, respont Bruns, i monte ?
Dont ne fu li sanz aparanz
Qui par tesmoing me soit guaranz ?
 — Bruns, dist le singes Cointeriaus,
Dont est bien vostre li meriaus.
Se por ce desresnié avez,
Por neent vos estes levez.
A Dieu beneïçon ce soit !
Vos me harrez de quoi que soit,
Puis vos serez ensanglantez
Ou vos meïsme esgratinez.
Puis direz que je l'avrai fet,
S'en amenderai le mesfet
De chose qui n'est conneüe
Ne de nus fors de vos seüe ?
Lessiez ester, qu'estre ne puet,
Autre parole vos estuet.
Renart s'en est bien deschargiez,
Q'ainz par li ne fustes touchiez
Et bien l'avez en cort connut. »
A ces paroles Bruns se tut,
Pensa ne puet avoir duree,
Sa raison a amesuree :
« Biau seignor, fet il, or m'oez.
Por ce que si biau m'en proiez,
Et a grant honte morir doit
Qui a la foiz conseil ne croit,
Ne vueil vers vos tant estriver
Ne mon mautalent alever,
Que en vostre esgart me metrai
Et a vo los me contendrai.
Le mariage que Renart fit au roi Noble le lion Ci conmance le mariage que Renart fist au roi Noble le lyon (M24)
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lundi 23 septembre 2019

La mort de Renart - L'évangile de Ferrant




Brichemer termine l'épître,
B


richemer l'espistre fina
et Ferrant le cheval de trait,
qui n’a pas son égal pour les plaisanteries,
commence la lecture de l'évangile :
« Voici donc
un petit évangile
selon Renart le goupil !
Écoutez donc, seigneur Bernard,
grand archiprêtre,
écoutez donc, grands et petits,
rois et barons.
Renart est mort,
comme vous pouvez le constater ici même.
Dame Hersent, l’épouse d’Ysengrin le loup,
est bien malheureuse,
car Renart la prenait souvent
par-derrière dans l’intimité,
en lui donnant de grands coups
dans la fente.
Ah, maudit soit cette fente
où se perdent tous les coups qu’on y porte !
Il a tout autant battu
le trou de dame Fière,
qui regrette encore d’en avoir eu si peu.
À l’entendre, son trou ne s’est jamais lassé
de prendre des coups de bite.
Mais on aurait dû trancher son cul
pour avoir cocufié le roi,
et brûler la croupe d’Hersent
dont les fesses sont si larges.
Renart, à n’en pas douter,
a fait pénitence de tout cela.
Son âme ira au paradis, mais à reculons,
avec les mulets,
là où tous les ânes vont
en quittant ce monde.
Renart, je lui en fais la promesse,
sera assis à côté de l'ânesse
à sa grande joie et son grand plaisir.
Les poules feront son lit
où il devra se reposer,
mais je tiens à préciser
qu’il ne tendra plus jamais le bout du doigt
pour prendre un oison ou une poule.
Ce sera sa pénitence
après avoir péché toute sa vie durant,
en tuant tant d’oisons.
Il se fera bien avoir finalement, au paradis ! »
Seigneur Bernard l'archiprêtre
chante ensuite la messe pour Renart,
et
pour conclure, le roi
s’adresse à tous haut et fort.
Il appelle Brun l'ours à lui
et lui dit : « Mon ami, allez
sous ce pin, et faites creuser
une fosse, mon très cher ami,
où le corps de Renart sera déposé
et enseveli avec tous les honneurs.
Je vous prie instamment
d’exécuter rapidement
mon souhait et mon ordre. »
L’autre répond : « À vos ordres,
et n’en déplaise à certains,
je ne me déroberai pas.
— Chantecler, prenez l’encensoir
et agitez-le autour du corps.
Brichemer, vous porterez
la bière de ce baron de noble lignée
avec seigneur Belin,
et Ysengrin se fera une joie
de porter la croix.
Chacun aura sa tâche :
le chien battra
le tambour,
et seigneur Ferrant le cheval
jouera un petit air à la harpe
pour mon bon plaisir,
d’ailleurs qu’il commence tout de suite.
Couard le lièvre, Tibert
le chat et Hubert le milan
allumeront les cierges qu’ils porteront.
Les souris sonneront les cloches
au moment de partir l’enterrer.
Enfin, j’invite le singe
à faire quelques grimaces.
Bernard mettra alors le corps en terre,
il n’y a pas meilleur que lui pour le faire. »


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Et Ferrant le roncin qui n'a
Compains qui tant sache de guile
Conmença en haut l'evangile,
Et a dit : « Hari gracia
Evangile sequencia
Secundom le gorpil Renart,
Entendez i, sire Bernart,
Arceprestre estes et seignor,
Entendez i, grant et menor,
Le roi et trestouz ses barons.
Renart, que de voir le savons,
Est mort, vez le ci em present.
Dolente en est dame Hersent
L'espousee Ysengrin le leu,
Qar mainte foiz en privé leu
L'a Renart tenue adossee.
Maint grant cop et mainte dossee
Li a donné sor la crevace.
Maudite soit tele fendace
Ou cop ne pert que l'en i fiere,
Si a il a ma dame Fiere
Aussi sovent batu son trou,
Il ne li poise fors du pou.
Onques son trou, s'entendu l'as,
Par coup de coille ne fu las.
Le cul deüst avoir coupé,
Quant ele a le roi acoupé,
Et Hersent a la fesse lee
Deüst la croupe avoir ullee.
Renart, n'en soit mie en doutance,
En a faite sa penitance.
L'ame en ira a reculons
En paradis o les mulons,
Illuec ou les asnes iront
Quant de cest siecle partiront.
Renart, je l'en faz bien pramesse,
Sera assis delez l'anesse
A grant joie et a grant delit.
Les gelines feront son lit
La ou il devra reposser.
Mes itant i voil ge gloser,
Ja n'i osera le doit tendre
A oison n'a geline prandre.
Autre penitance ravra,
Por ce que en sa vie avra
Maint oison mort par son pechié,
Por ce ert en paradis trichié. »
L'arceprestre sire Bernart
Chanta la messe por Renart.
Quant ele fu toute chantee,
Li rois par bone destinee
En haut oiant trestoz parla,
Et Brun l'ors a soi apela
Et li dist : « Amis, vos irez
Desouz cel pin, la me ferez
Une fosse, biau douz amis,
Ou li cors Renart sera mis
A grant heneur enclos en terre,
Si vos voil prïer et requerre
Que vos faciez isnelement
Mon bon et mon conmandement. »
Et cil respont : « Vostre voloir,
Qui onques s'en doie doloir,
Ferai, que ne le voil lessier.
— Chantecler, prenez l'encensier
Dont vos le cors encencerez.
Brichemer et vos porterez
La biere au baron de franc lin
Entre vos et sire Belin.
Ysengrin se deportera
De la croiz que il portera.
Chascun fera de son labor :
Le chien reprendra .I. tabor
De quoi il ira tabourant,
Et le roncin sire Ferrant
Harpera, tiex est mon plaisir,
.I. son galois tot a loisir ;
Ne voil pas qu'il s'en voist tardant.
Li cierge porteront ardant
Couart li lievres et Tyberz
Li chaz et l'escoufle Huberz.
Quant le cors enterrer iront,
Les soriz les sains soneront
Si conme mes conseus le loe,
Et li singes fera la moe.
Bernart metra le cors en terre,
Meillor de lui n'i estuet querre. »
Comment Renart fut empereur Ce est la branche Renart coment il fu Empereres (30)
Notes de traduction (afficher)

vendredi 26 juillet 2019

La mort de Renart - Le jeu des plantées




Une fois fait,
Q


uant il furent desvestu tuit,
ils vont dans la grand-salle,
n’en déplaise à certains,
et s’assoient tous ensemble
devant le corps du défunt.
Il y a
tellement d’éclairages
que tout le palais reluit.
Ils s’en donnent à cœur joie cette nuit-là,
jamais personne n’a entendu
une telle liesse.
Ils jouent au jeu des plantées toute la nuit.
Ysengrin lève joyeusement
le pied en premier,
et Tibert le chat le frappe
si doucement …
qu’il le fait tomber.
Sur ce, il s’assied
tandis que Ysengrin tend le pied à son tour,
mais Brichemer, sans aucune pitié,
lui assène un tel coup
que son pied vacille,
et il tombe à la renverse.
Brichemer s'assied aussitôt,
et tend son pied en l’air
en attendant le prochain coup.
Bruyant le taureau frappe
de toutes ses forces,
sans prendre d’élan.
Brichemer devient livide de peur
en voyant le coup arriver,
mais il tient bon pour cette fois,
sans bouger d’un poil,
à mon avis, il ne lui pardonnera pas !
Messire Frobert regarde sans rien dire
le coup qui vient d’être donné.
Il arrive énervé sur Bruyant,
qui lève le pied
comme il se doit,
et lui donne un grand coup
à lui arracher la peau.
Bruyant le taureau recule aussitôt,
et seigneur Frobert,
tout content de lui
tend le pied à son tour.
Baucent le sanglier fonce sur lui
aussi vite
qu’il peut,
et frappe Frobert le grillon
qu'il fait tomber à genoux.
L’autre saute aussitôt sur ses pieds :
« Vous ne m'avez pas raté,
seigneur Baucent, dit Frobert,
foi que je dois à seigneur Robert.
Mais vous avez bigrement sous-estimé
le chevalier de valeur
que vous venez d’abattre
en frappant le si durement.
— Seigneur Frobert, lui dit Baucent,
par la foi que je dois à saint Vincent,
je n’ai jamais rien entendu de tel. »
Puis il s’assoit et tend le pied à son tour.
Tardif retire sa cape
et frappe sans hésiter,
de toutes ses forces.
Il place si bien son coup
qu'il le renverse sur le sol.
Le visage de Baucent change de couleur
à cause de la douleur qu’il ressent.
Il se remet sur ses pattes dès qu’il peut,
très en colère.
Tardif lui dit alors :
« Baucent, ne vous fâchez donc pas. »
Là-dessus s’avance Petitpas
le paon, à qui tout cela déplaît.
Tardif s'assoit aussitôt
redoutant peu sa colère.
Le paon frappe
de toutes ses forces,
mais malgré le coup
messire Tardif ne remue pas d’un poil.
Son visage devient tout rouge
de douleur.
Voyant qu’il lui a fait mal,
l’autre lui dit :
« Tardif, ne vous fâchez pas,
buvez plutôt un coup, si ça vous dit,
la nuit est encore longue,
on s’amusera encore plus.
— Comme vous voulez, seigneur,
répond Petitpas ». Il fait amener
du vin, et ils boivent à loisir.
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En la sale, qui que anuit,
S'en sont venu, si con moi semble,
Devant le cors trestuit ensemble
Se sont asis conmunement.
Grant luminaire et bel et gent
Avoit laiens si grant foison
Que tote en reluit la maison.
Icele nuit firent tel joie,
Ne cuit que nus mes si grant oie :
Non fera il, si con je cuit.
As plantees jouent la nuit ;
Le pié leva premierement
Ysengrin mout joieusement,
Et Tybert li chaz i feri
Si doucement et si seri
Que d'autre part le fist chaoir.
A cest mot s'est alez seoir,
Lors retendi Primaut le pié,
Mes onques n'ot de lui pitié
Brichemer que tel li assist
Que trestout le pié li fremist.
Vosist ou non, d'autre part chiet,
Et Brichemer tantost s'asiet,
Si a le pié en haut tendu,
Adonc a son coup atendu.
Bruiant le tor qui mout s'esforce
De ferir, que toute sa force
I mist, mes por ce ne se mut.
Quant ce vit, la color li mut
Brichemer et si fu destroiz,
Mes il se tint a cele foiz
Qu'il ne se mut por cop qu'il doint ;
Ne cuit mie qu'il li pardoint.
Mesire Frobert sanz nul plet
Esgarde le coup qu'il a fet,
Envers Bruiant vint aïré,
Et si li a le pié levé
Tout ainssi con a lui afiert,
Et Frobert .I. grant cop i fiert.
A pou le cuir ne l'en a tret.
De maintenant vers lui se tret,
Bruiant le tor le pié tendi
A dant Frobert, si con je di,
A mout de joie et de leece,
Isnelement a lui s'adrece,
Qanqu'il onques puet i a point
Baucent le sengler a cest point,
Et fiert Frobert le gresillons
Si qu'il l'abat a genoillons ;
Et cil tantost em piez sailli
Et dist : « Vos n'avez pas failli,
Sire Baucent, ce dit Frobert,
Foi que je doi sire Robert,
Vos avez laidement mespris
Quant vos cel chevalier de pris
Avez devant moi abatu ;
Trop l'avez durement batu.
— Sire Frobert, ce dit Baucent,
Par la foi que doi saint Vincent,
Riens se bien non n'i entendi. »
Lors s'asist et le pié tendi,
Si a feru sanz demoree
Tardif qui a sa chape ostee.
A ferir mist tout son pooir,
Si bien sot son cop aseoir
Qu'il l'abat sor le pavement.
Cil de l'angoisse que il sent
Le vis et la color mua,
Plus tost que pot se rumua,
Car il ert dolent et plain d'ire,
Et Tardif li a pris a dire :
« Baucent, ne vos corouciez pas. »
A tant vint avant Petitpas
Li paons a cui il dessiet,
Et Tardif maintenant s'asiet
Qui lor coroz petit redoute.
Li paons mist sa force toute
A ferir et si s'esvertue,
Mes por le coup ne se remue
Mesire Tardif de la place.
Toute li vremeillist la face
Por le coup qu'il a receü.
Li fuirons s'est aparceü
Qu'il l'ot blecié, si li escrie :
« Tardif, ne vos corouciez mie,
Mes bevez, si ne vos anuit.
Encore est mout longue la nuit,
Si joerons plus liement.
— Sire, vostre conmandement »,
Fait Petitpas. Lors fet venir
Du vin, si burent a loisir.
Comment Renart fut empereur Ce est la branche Renart coment il fu Empereres (30)
Notes de traduction (afficher)

mardi 9 juillet 2019

La mort de Renart - Un messe pour Renart




Ronel, fort instruit,
R


oonel qui sages hons fu
lit la première leçon,
et fait bonne figure pour Renart.
Le limaçon fait le répons
sans en rajouter,
puis ils chantent ensemble le verset,
l’un en grave et l'autre en fausset.
Seigneur Brichemer le cerf
lit la deuxième leçon,
et Tibert chante le répons
avec seigneur Frobert,
puis ils chantent le verset
comme s’ils l’avaient toujours fait.
Seigneur Épineux le hérisson,
lit la troisième leçon,
et le blaireau chante le répons
tranquillement, sans effort,
puis ils chantent ensemble le verset
avec le concours d’Ysengrin le loup.
Ce dernier lit ensuite la quatrième leçon
et s’en acquitte fort bien,
puis Baucent chante le répons
tranquillement, sans se hâter.
Seigneur Chantecler, le mari de Pinte,
lit la cinquième leçon,
et Frobert le grillon
chante le répons,
puis Tibert le chat chante le verset
avec messire Pelé le rat.
Brun l'ours, qui n’a encore rien dit,
lit la sixième leçon
sans oublier un mot,
et Roussel l’écureuil bondit
sur ses pattes et chante
le répons sans forcer.
Puis, Petitfouineur chante le verset
en toute simplicité.
Seigneur Petitpas le paon
lit la septième leçon
avec panache,
sachez qu’il ne fait aucune erreur,
au contraire il la lit fort bien.
Puis Ronel chante le répons,
et Messire Drouin chante le verset
solennellement par respect pour le mort,
il chante avec entrain et très fort
pour qu’on l’entende bien.
Seigneur Ferrant le palefroi
lit la huitième leçon dans la foulée,
et Couard chante le répons,
tête baissée, comme tous les autres.
Seigneur Sauteret le lapin
chante le huitième verset.
Bernard, affligé par la mort de Renart,
lit la neuvième leçon.
Brichemer, qui aimait bien Renart,
chante le répons.
Le sanglier chante le verset
à l’endroit et à l'envers.
Quand les leçons sont lues
et les vigiles chantées,
ils quittent tous ensemble
leurs vêtements liturgiques.



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A leü la leçon premiere,
Mes por Renart fist bele chierre.
Le respons dist li limeçon,
Et sanz fere noise et tençon ;
Puis distrent andui le verset,
Li .I. en gros, l'autre en fauset.
La seconde leçon aprés
Lut sire Brichemer li cers,
Le responz a chanté Tybert
Entre lui et sire Frobert,
Et puis ont le verset chanté
Conme cil qui bien l'ont hanté.
Et puis lut la tierce leçon
Sire Espinart le heriçon,
Le respons chanta le tesson
Belement et sanz contencon
Et puis les versez ambedeus,
Ysengrin li aida li leus.
Puis a la quarte leçon dite
Ysengrin qui bien s'en aquite,
Et Baucent le respons chanta
Belement, pas ne se hasta.
Et aprés lut la leçon quinte
Dant Chantecler le baron Pinte,
Le respons, si con nos disons,
Chanta Froberz li gresillons.
Le vers chanta Tybert li chaz
Et mesire Pelé li raz.
 Brun l'ors qui mie ne chanta
La siste leçon conmença
Conques nul mot n'i a failli,
Et maintenant en piez sailli
Rousel l'escuruel qui chanta
Le respons si que n'en tença.
Le verset chanta simplement
Petitporchaz et sagement.
La septiesme leçon conmence
Sagement par grant sapïence
Le paon sire Petitpas,
Et sachiez qu'il ne failli pas,
Ainz la lut il et bien et bel.
Le respons chanta Roonel,
Et le verset par grant deport
Chanta por celui qui est mort
Mesire Droïns a grant joie
Si haut que bien velt que l'en l'oie.
L'uitiesme leçon sanz delai
Lut dant Ferrant le palefroi,
Et Coart chanta le respons
Qui o les autres ert enbrons.
Li connins sire Sauteret
Conmença l'uitiesme verset.
La nuesme leçon lut Bernart
Qui mout fu dolent de Renart.
Le respons chanta Brichemer
Qui Renart soloit tant amer,
Et le sengler chanta le vers
Et a l'endroit et a l'envers.
Quant les leçons furent finees
Et vegiles furent chantees,
Desvestir se fist maintenant,
Et li autre touz d'un tenant.
Comment Renart fut empereur Ce est la branche Renart coment il fu Empereres (30)