samedi 18 février 2017

Renart médecin - Tibert défend Renart




Le roi, et certains de ses barons, sont d'accord
L


i rois et tiex i a s'acordent
avec le jugement sans appel
d'Ysengrin sur Renart,
mais les autres sont bien embêtés,
et ils n'osent pas se manifester
tant il est vrai que Renart inspire la haine.
Ce dernier risque de se retrouver mis à mort dans la journée,
sans aucun espoir de résurrection,
c'est la pure vérité.
Mais, c'est sans compter sur seigneur Tibert le chat
qui va le tirer de cet embarras,
après mûre réflexion, toutefois, suite à l'outrage,
et à la honte qu'il a collée à Renart,
quand il l'a fait prendre au piège.
D'ailleurs, Renart compte toujours le lui faire payer
quand il en aura l'occasion.
C'est uniquement pour cela, qu'il est prêt à le défendre
contre le loup, devant le roi.
Il s'apprête donc à plaider sa cause
avec beaucoup de conviction pour le sauver,
en espérant pouvoir se réconcilier
avec Renart, qui est toujours fâché.
Tibert se dresse alors sur ses pattes,
jette sa queue sur son dos,
aiguise sa langue, et se dénoue la gorge
pour parler clairement, puis hérisse
tous les poils de sa pelisse.
Tous font silence à travers la salle,
tandis que Tibert vide son sac
en disant au roi : « Sire, écoutez-moi bien, comme on dit :
mieux vaut laisser le coussin pour la couette.
Il convient, en toute chose,
d'en garder le sens et la mesure.
Sire, entendez bien mon propos :
Ysengrin n'a pas été à bonne école
pour pouvoir rendre un jugement.
Il aurait mieux fait de se taire
plutôt que de juger ou d'accuser,
pour ensuite risquer de se faire traiter de menteur,
car, ce n'est pas un jugement dans les règles,
qu'il a prononcé, c'est même le contraire.
Il ne faut surtout pas croire
ce qu'il dit, c'est la vérité,
jamais un homme droit dans ses bottes,
ne devrait juger une autre dans son dos.
Comme vous le savez bien,
ces deux-là n'ont jamais pu faire la paix
un seul jour de leur vie,
que ce soit par méchanceté ou par envie,
ils se vouent une haine mortelle
qu'ils nourrissent depuis fort longtemps,
car ils n'ont jamais pu se supporter.
Pour cette raison, je vous le dis, je crois
qu'Ysengrin a fait sur Renart
un jugement aussi bête et idiot.
La guerre, qu'ils se livrent, est des plus cruelles.
Le loup a tort de condamner
son compère de cette manière,
et de vouloir le chasser de la cour.
Il vous donne donc un mauvais conseil,
en vous exhortant
à déshériter Renart,
et à le bannir de votre cour.
Ne le croyez pas, cher sire,
écoutez plutôt ce que j'ai à dire de Renart :
vous avez peu de barons sur vos terres,
qui sachent mieux que lui mener une guerre
contre tous ses ennemis,
ou qui en est menées plus que lui.
Il pourrait vous être fort utile,
si vous aviez vous-même à partir en guerre.
Car, si besoin était, je crois
qu'il vous aiderait plus que tous
les barons de votre maison.
Voilà pourquoi, il me semble raisonnable,
plutôt que de condamner Renart,
d'envoyer un de vos pairs pour le ramener ici,
et le faire comparaître.
Mais, ne confiez surtout pas à un valet,
la mission d'aller chercher
un tel chevalier, et un tel baron !
Par Dieu, sire, je serais vraiment surpris
si vous suiviez le conseil d'Ysengrin,
car, il est essentiel, malgré ce qu'il dit,
de ne jamais déshonorer un honnête homme.
Que Dieu me porte chance !
Ce serait vraiment fâcheux et cruel,
s'il n'y avait pas d'autre alternative.
Sire, montrez-vous raisonnable,
car, qui ne sait pas faire preuve de raison,
a vite fait de voir sa fortune s'envoler.
Je vais vous dire, à mon humble avis,
le fond de ma pensée.
À tout pécheur, miséricorde !
Tout compromis est possible, même pour mort d'homme !
Mon cher roi, faites-le donc comparaître
pour qu'il vienne s'expliquer
sur tout ce que vous aurez envie de lui demander.
Il n'y a pas meilleur conseil,
mais s'il ne vient pas à la cour,
ça tournera mal pour lui, sans aucune surprise,
car, s'il refuse de venir plaider son cas,
personne ne pourra plus lui trouver d'excuse
sans paraître puéril,
et vous pourrez alors en tirer vengeance. »



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Au jugement et a l'esgart
Qu'Isengrin a fet sor Renart,
Et tiex i a qui mout en poise,
Mes il n'en osent fere noise,
Que trop estoit Renart haïz.
Le jor i fust mort et traïz,
Que ja n'en fust resucitez,
Ce est la fine veritez,
Se ne fust dant Tybert li chaz
Quel delivra par son porchaz.
Il se porpense de l'outrage
Que Renart fist et du hontage
Quant il le fist el piege prandre.
Encor le cuide Renart rendre,
Se il en puet venir en lieu.
Por ce li velt contre le leu
Devant le roi Tybert aidier.
Huimés l'orrez por lui plaidier,
Car volentiers le secorroit,
Savoir s'acorder se porroit
A Renart qui est courouciez.
Lors s'est Tybert em piez dreciez,
Si jete sor son dos sa queue
Et sa langue aguise et desneue
Por bien parler, et si herice
Trestoz les pex de sa pelice.
 Tuit se taisent par mi la sale,
Et Tybert desferme sa male
Et dist au roi : « Sire, or escoute,
Lai le coisin et pren la coute.
De toute riens est il droiture
Qu'en i esgart sens et mesure.
Rois, or escoute ma parole.
N'a pas esté a bonne escole
Ysengrin pour jugement faire.
Por ce le venist il miex taire
Que fere esgart ne jugement
Dont on dit aprés que il ment.
N'est pas le jugement loiax
Que il a fait, ançois est fax.
Certes il ne fet pas a croire
Chose qu'il die, c'est la voire,
Ja hons qui est bien droituriers
Ne jugera autre en derriers,
Et ce pouez vos bien savoir
Que ainz ne porent pes avoir
Li vassal nul jor de lor vie,
Ainz sont par mal et par envie
Entre eus et par mortel haïne
Qui longuement lor est voisine,
Onques ne furent bien ensemble.
Et por ce vos di, ce me semble,
Qu'Isengrin a fait sor Renart
Fol jugement et fol esgart.
Trop est d'els .II. la guerre amere.
Tort a li leus qui son compere
Velt forjugier en tel maniere,
Et de la cort jeter arriere.
Certes mauvez conseil vos donne,
Quant il de ce vos araisonne
Que Renart soit deseritez
Et fors de vostre cort jetez.
Ne l'en creez pas, biau doz sire,
Savez que de Renart puis dire :
N'avez gueres en vostre terre
Baron miex sache mener guerre
Encontre touz ses anemis,
Ne qui plus s'en soit entremis,
Si vos porroit avoir mestier,
Se guerre voulïez traitier.
Se besoing vos venoit, ce cuit,
Plus vos aïderoit que tuit
Li baron de vostre maison.
Por ce me sembleroit raison
C'ançois que oïsiez esgart,
Feïssiez semondre Renart
Par .I. de voz pers et mander.
Ne deüssiez pas conmander
A semondre par .I. garçon
Tel chevalier ne tel baron.
Par Dieu, sire, mout me merveil
Se d'Ysengrin creez conseil.
Ja por son dit, ce est la sonme,
Ne devez honir .I. franc honme.
Se Diex me dont bone aventure,
Trop seroit laide chose et dure
Si n'i avoit autre achoison.
Rois, regardez a la raison,
Car qui reson ne set et tient
Sa vitaille va tost et vient,
Et neporquant selonc mon sens
Vos en diré ce que je pens.
De pecheor misericorde !
D'ome ocis prent on acorde.
Bon rois, or le faites semondre
Qu'il viengne a vos et por respondre
De quant que demander saroiz.
Ja autre bon conseil n'avrez,
Et lors se il ne vient a cort,
N'est merveille se mal en sort,
Car se cest plet velt refuser,
Ne l'en doit pas nus escuser,
Car ce resembleroit enfance,
Ançois en pren lors ta venjance. »
Comment Renart fut magicien C'est la branche Renart si com il fu mires (29)
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