Affichage des articles dont le libellé est moine. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est moine. Afficher tous les articles

mercredi 11 septembre 2019

La mort de Renart - Le sermon de Bernard




Renart, qui vient de trépasser,
R


enart qui la vie a finee,
a mené l’essentiel du temps
une vie de martyr et d'apôtre.
Espérons que nous mènerons tous
une vie de repentir aussi bonne que lui,
car je n’ai aucun doute
que l’issue soit la bonne pour lui.
Il n’a jamais été tenté
par la méchanceté ou la folie,
et a toujours vécu sans perfidie,
ni malice, ni orgueil.
Jamais personne n’a vu
de prince de sa trempe.
Et s’il a volontiers baisé,
il ne faut pas en faire une histoire.
Il n'y a pas en ce monde de roi ou de comte
qui n'a jamais baisé ou qui ne baise plus,
ça ne fait aucun doute.
Il convient, à mon humble avis, de baiser,
car je vous le dis à tous,
baiser n’a jamais été défendu,
c’est pour cela que le con est fendu.
Je recommande à chacun, ici même,
lorsque sa verge est dure et raide,
de trouver un con disponible
et de le baiser, car il sera pardonné
et rien ne lui sera reproché.
Quand la verge est bien séparée des couilles,
baiser n'est pas un péché,
pas plus que de faire des andouilles,
boyaux après boyaux.
Tout le monde joue avec ce jouet,
et Renart a baisé de bon gré.
Son cœur a été tout entier
pour dame Fière,
et je n’ai pas peur qu’il me frappe
de le dire ici puisqu’il est mort.
Mon cher roi, au nom de Dieu,
faites crier dans tout votre empire
que ceux qui baisent ne sont pas les pires.
Je pardonnerai leurs péchés,
et si je pouvais les récompenser
avec de l’argent, je le ferais volontiers
tout en les pardonnant.
Ce n’est pas une promesse en vain,
car ici même et devant Dieu,
je leur pardonne de baiser.
Ils auront pour pénitence,
de manger de la viande
à volonté pendant une semaine.
Ceux qui ignorent mon commandement,
hommes, femmes ou bêtes,
et qui ne baisent pas de plein gré,
seront couverts de chaînes en fer
de la tête aux pieds
dans les tourments de l'enfer !
Alors que ceux qui m’écoutent
iront au paradis avec Dieu. »
Une fois le sermon
terminé,
le bon archiprêtre Bernard
continue la cérémonie,
par un confiteor
puis prononce l’oraison funèbre de Renart :
« Ah, Renart, mon ami, fait-il,
vous avez visité tant d’endroits,
bois, forêts, plaines,
pour remplir votre ventre
et apporter à Hermeline,
votre femme, un coq, une poule,
un chapon, une oie ou un oison gras.
Ils tombaient toujours à point
quand vous pouviez en attraper.
Mais vos actes de bravoure
et vos bonnes actions
n’auront plus lieu.
Jamais plus de tel prince ne verra le jour !
Seigneur Renart, Hermeline
va se sentir bien seule.
Elle n’aura plus de bon traitement,
comme vous saviez bien lui donner.
Elle devra maintenant se contenter
de se frotter le bas-ventre avec les mains :
elle allait au mieux, maintenant elle ira mal.
Une queue de cerise n’y changerait rien
puisqu'elle a perdu votre soutien. »
Après que Bernard, à sa façon,
a bien terminé son oraison
et captivé son auditoire,
Brichemer commence l'épître haut et fort
pour que tous et toutes l’entendent bien :
« Renart, fait-il, vous avez effrayé
sans aucun doute
bien des poules et des oies
dans leurs granges ou leurs abbayes,
puis joué de la mâchoire sur elles
tout autant.
Vous avez aussi reçu de nombreux coups
sur le dos et la croupe.
Vous avez trompé les moines blancs,
qui ont dû se coucher tard et se lever tôt,
pour vous guetter en cachette,
ce qui leur a été très pénible.
Tu leur as volé en traître
nombre de poules et de poussins,
mais nous te pardonnons
pour tout ce que tu leur as pris.
Renart, reçois l’absolution !
Je prends tes péchés sur moi,
et ainsi, je t’absous mon ami. »
24964



24968



24972



24976



24980



24984



24988



24992



24996



25000



25004



25008



25012



25016



25020



25024



25028



25032



25036



25040



25044



25048



25052



25056



25060



25064



25068



25072
Si a a son tens demenee
Vie de martir et d'apostre.
Einssi feïssent tuit li nostre,
Et aussi bonne repentance,
Qar de lui ne sui en doutance
Qu'il ne soit a bone fin pris.
Onques nul jor ne fu espris
De mauvestié ne de folie.
Il a esté sanz vilanie
Et sanz malice et sanz orgoil.
Onques nul jor ne virent oil
Prince qui fust de sa vertu.
Se il a volentiers foutu,
L'en n'en doit tenir plet ne conte.
Il n'a el monde roi ne conte
Qui n'ait foutu ou qui ne foute,
De ce ne sui je pas en doute.
Foutre covient, si con moi semble,
Por ce vos di a touz ensemble
Que foutre n'ert ja desfendu.
Por foutre sont li con fendu.
Je conmant a touz orendroit ;
Qui avra le vit dur et roit,
S'il a le con abandonné,
Le foutre li soit pardonné,
Ja ne li sera reprouchié,
Qar de foutre n'est pas pechié,
Puis que vit soit partiz de coille,
Ne que il est de fere andoille
Qui vet de bouel en bouel.
Tuit se gieuent de cest jouel.
Renart a foutu volentiers.
A Renart a esté entiers
Ses cuers et a ma dame Fiere,
Mort est, n'ai peor qu'il me fiere
Por chose que je racont ci.
Biau sire rois, por Dieu merci,
Faites crïer par vostre empire
Que qui foutra ja n'en soit pire.
Le pechié lor voil pardonner,
Et se lor pouoie donner
Rentes, volentiers lor donroie,
Et le pechié lor pardonroie.
Ne lor pramet pas en pardon
Ci et devant Dieu lor pardon
Quant que a foutre mesprandront.
Tele penitance enprandront
Que il mengeront a estraingne
Char toute longue la semaingne,
Et qui de mon conmant istra
Et qui volentiers ne foutra,
Soit home, soit fame, soit beste,
Et piez et mains et cors et teste
Li soit de cheennes de fer
Lïez el grant torment d'enfer.
Et cil qui mon conmant feront
En paradis o Dieu seront. »
 Quant l'arceprestre ot finé
Son sermon et determiné,
De son servise s'avança.
Son confiteor conmença
Le bon arceprestre Bernart,
Puis dist l'oroison por Renart :
« Haï, dist il, Renart, amis,
En maint pertuis vos estes mis
En bois, en forest et en plain
Por avoir vostre ventre plain,
Et por porter a Hermeline
Vostre fame coc ou geline,
Chapon ou oue ou cras maton ;
Tot jors estoient en saison,
Qant vos les pouiez tenir.
Or estuet a noient venir
Les granz hardemenz c'avez fait
Et les biens dont estes retrait.
Ja mes tel prince ne morra.
Sire Renart, or demorra
Hermeline mout esgaree,
Ja mes n'avra de bien denree.
Bien le saviez procurer,
Or li covient metre tremper
Son ventre oveques ses mains :
Du plus estoit, or est du mains.
N'avra mes vaillant une alie,
Puis qu'ele a perdu vostre aïe. »
Quant Bernart ot en sa reson
Bien definee s'oroison
Et aproprié son chapistre,
Brichemer conmença l'espistre,
Que bien l'oïrent toz et toutes :
« Renart, fait il, sanz nule doutes
Por vos ont esté esbaïes
En granches et en abaïes
Mainte geline et mainte oe.
Mainte foiz vos en est la joe
Remuee et touz les os
Maint coup en avez sor le dos
Et sus le crepon receü.
Maint blanc moine avez deceü
Et fait, dont mout lor doit grever,
Tart couchier et matin lever
Por agaitier en larrecin.
Mainte geline et maint poucin
Leur as emblé conme felon,
Mes de tout ice t'asolon.
De quant que tu lor as tolu,
Renart, soies tu asolu.
Li pechiez en soit sor moi mis,
Einssi asou ge mes amis. »
Comment Renart fut empereur Ce est la branche Renart coment il fu Empereres (30)
Notes de traduction (afficher)

vendredi 19 avril 2019

La mort de Renart - Renart attaqué par un moine




C’est le mois de mai, à l’approche de l’été,
E


l mois de may qu'estez conmence,
quand les arbres bourgeonnent,
et les loriots et les perroquets
chantent haut et fort dans les bois.
Renart, resté jusque-là
calfeutré dans sa demeure,
est content comme tout
de voir le retour du beau temps,
après avoir bien souffert de l’hiver.
Il ouvre la porte de son château,
et pointe son museau dehors.
Il regarde en aval des prés
au cas où quelqu’un arriverait,
puis il part de chez lui.
Que personne ne le recommande à Dieu !
Il file à toute allure à travers la lande
en quête de nourriture.
Comme il n’est ni empoté ni maladroit,
il avance rapidement à grands bonds.
Il passe entre les saules d’un enclos,
à toute vitesse,
tête baissée.
Il y a dans cet enclos
un parc récemment aménagé,
et à l’intérieur,
les coqs, les poules et les chapons
de l’abbaye des moines blancs.
Renart monte, grâce à une branche,
sur les pieux de la palissade,
puis saute dans la cour
de toute la hauteur.
Il fonce sur les chapons et les attaque
comme un fou furieux.
Il en mange deux coup sur coup
avec la plus grande joie,
puis ressort à travers la haie.
Mais il se fait repérer
par l’un des moines blancs
qui prend un bâton en main,
et fonce sur Renart
dans une colère noire.
Il lui dit aussitôt :
« Renart, vous voilà attrapé maintenant ! »
Il lui assène un coup de bâton
qui lui fait plier l’échine.
Cela n’amuse pas du tout Renart !
Il se jette alors sur le moine,
se fiche entre ses jambes,
et se débat comme un enragé.
Il l’attrape par les couilles
à pleines dents,
et lui en arrache une.
Le moine, pris de stupeur,
tombe à terre de tout son long,
tandis que Renart tourne les talons,
sort de l’enclos à reculons
et prend la fuite au trot.
Il a bien eu le moine,
il est tout content
de lui avoir arraché une couille.
Il n’est pas allé bien loin
quand il tombe sur Couard
chevauchant un destrier.
Il transporte, sur son échine, un pelletier,
à qui il a pris son épée,
et entravé les jarrets
avec une tige de jeune arbuste.
Couard avance vers Renart, tranquillement.
Renart, surpris de le voir ainsi,
marque un temps d’arrêt,
et prend le temps de l’examiner.
Puis, de but en blanc,
il le salue et lui dit :
« Couard, soyez le bienvenu !
Mais dites-moi donc, s’il vous plaît,
qui est cet homme que vous transportez ?
Je suis curieux de l’apprendre.
Est-ce une prise de guerre ?
Et pour quelle raison
lui infligez-vous un tel traitement ?
Je veux le savoir et j’en ai bien le droit. »
Couard lui répond : « Je vais vous le dire
puisque que ça semble vous intéresser. »
Il dépose alors son prisonnier et s’assoit.
Renart s’installe à côté de lui.
« Seigneur, fait-il, voici ce qui m'est arrivé
ce matin en allant gambader
dans le bois comme à l’habitude.
Je suis tombé
sur ce paysan qui m’a cherché des noises,
en tirant son épée sur moi,
je vous le jure.
Sachez qu’il m’aurait frappé volontiers
s’il avait pu,
mais quand je l’ai vu arriver sur moi,
et je me suis lancé sur lui tête baissée,
sans retenue,
en lui crachant au visage.
Je l’ai couvert de crachats,
et le paysan, déconcerté,
est tombé de peur.
Je lui ai aussitôt bondi
sur le ventre sans hésiter,
et j’ai réussi à lui soustraire
l’épée de ses mains.
Je veux maintenant demander justice
à la cour de Noble le lion,
et voir ce qu’ils vont lui faire. »
Renart se réjouit
d’entendre cette explication,
et lui répond aussitôt :
« Couard, quelle folie,
quelle félonie, quel outrage !
Il ne convient pas à un homme de noble naissance,
un homme d’honneur et propriétaire terrien,
d’aller chercher justice ailleurs.
S'il prend un homme en flagrant délit,
il doit rendre justice lui-même.
S’il m’avait causé du tort, croyez-moi,
je me serais vengé moi-même.


24108



24112



24116



24120



24124



24128



24132



24136



24140



24144



24148



24152



24156



24160



24164



24168



24172



24176



24180



24184



24188



24192



24196



24200



24204



24208



24212



24216



24220



24224
Que cil arbre caillent semence,
Que cler chantent par mi le gaut
L'oriol et le papegaut :
A icel tens que vos dison
Estoit Renart en sa meson,
Qui por le biau tens qui revint
Mout liez et mout joiant se tint,
Qar mout ot l'yver mal soufert.
De son chastel tint l'uis ouvert,
Si s'en issi sanz demouree
Et regarda a val la pree
S'ame venoit de nule part.
A tant de sa meson se part
Que nule ame a Dieu ne conmande.
Poingnant s'en va par mi la lande
Por sa viande pourchacier.
Il ne fu ne clos n'eschacier,
Ainz s'en va poingnant a grant saus.
Par mi .I. plaiseïs de saus
S'en va Renart tout eslessié,
Esperonnant le col bessié.
Dedenz cel plaisseïs avoit
.I. parc qui noviaux i estoit ;
Dedenz avoit, si con lisons,
Coux et gelines et chapons
Qui sont d'une abaie blanche.
Renart monte par une branche
Sor les piex et sus le palis,
Puis est dedenz la cort saillis
Des piex a terre qui sont haut.
As chapons vient, si les asaut
Conme desvez et esragiez.
.II. chapons a tantost mengiez
A grant leece et a grant aise,
Puis s'en issi par mi la haise.
Mes issi con il s'en issoit,
Uns des blans moines l'aparçoit,
S'a pris .I. baston en sa main ;
Aprés Renart s'en va le plain,
Tot corouciez et toz plain d'ire.
Maintenant li a pris a dire :
« Renart, or vos ai atrapé. »
Lors l'a si du baston frapé
Que toute l'eschine li ploie.
En Renart n'a ne ris ne joie.
Vers le rendu s'en est alez,
Entre ses jambes s'est colez
Conme cil qui fu d'ire espris.
Renart l'a par la coille pris
As denz et si forment le sache
Que .I. des coillons li esrache.
 Li moines fu mout esperduz,
A la terre chiet estenduz.
Et Renart torne les talons,
Du paliz ist a reculons ;
A la fuie se met le trot.
Le moine a bien tenu por sot,
Qu'il li ot la coille tolue,
Si en a mout grant joie eüe.
Mes n'a mie granment alé
Que il a Couart encontré
Qui chevauchoit sor .I. destrier.
Sor son col tint le peletier
A qui il ot tolu s'espee ;
Par les garez li ot boutee
Une verge d'un vert plançon.
Vers Renart s'en vint sanz tençon.
Si tost com Renart l'aparçut,
Merveilla soi, si s'arestut
Et le regarda une piece.
A cui que desplace ne siece,
Le salue et dist itant :
« Coart, bien soiez vos venant !
Dites moi, se vos le volez :
Qui est cil hons que vos portez ?
Savoir le voil sanz nule faille.
Avez le vos pris em bataille ?
Et conment et par quel reson
Li fetes vos tel mesprison ?
Savoir le voil, quar il est droiz. »
Coart respont : « Bien le savroiz,
Puis qu'il vos plest et il vos siet. »
A tant le met jus, si s'asiet,
Et Renart s'asist joste lui.
« Sire, fait il, il m'avint hui
Matin que jouer m'en aloie
Par cel bois si con je souloie,
Si encontré par aventure
Cel vilain qui me fist laidure
Mout grant, car s'espee sor moi
Sacha, par la foi que vos doi.
Et sachiez que feru m'eüst
Mout volentiers, se il peüst.
Quant je le vi vers moi venir,
Adonques ne me poi tenir,
Ainz vin a lui tot ademis,
Si li crachai en mi le vis
Et escopi par grant vertu.
Li vilains en fu esperdu,
De peor a terre chaï,
Et je maintenant li sailli
Sus le ventre sanz demorer.
L'espee li alai oster
Hors de la main espertement.
Or en vois querre jugement
Por savoir que de lui feron
A la cort Noble le lyon. »
Renart qui la parole oï,
Mout durement s'en esjoï,
Si li respont sanz demoree :
« Coart, folie avez pensee,
Et grant felonnie et outrage.
N'afiert a honme de parage,
Puis que il tient hennor et terre,
Que aillors aut jugement querre ;
Et s'il prent honme en son forfet,
Il meïsmes justice en fet.
S'il m'eüst mesfet, par ma foi,
Justice em preïsse par moi.
Comment Renart fut empereur Ce est la branche Renart coment il fu Empereres (30)
Notes de traduction (afficher)

vendredi 22 avril 2016

Le paysan Liétart - Le nom de Renart




Pendant que seigneur Liétart
E


inssi se demente et esmaie
se lamente et se désole de sa condition,
seigneur Renart
pourchasse une proie depuis le matin
dans un bois, non loin du chemin.
Il entend alors les aboiements de chiens
qui se rapprochent de lui,
ils le suivent de bien près.
Un paysan, loin derrière, crie
après les chiens à travers la forêt.
Renart n'a pas loisir de s'arrêter,
au contraire, il accélère pour se mettre à l'abri.
Il se cache dans le creux d'un chêne,
en attendant que les chiens le dépassent,
car ils l'ont déjà bien fatigué.
Il n'en sortira pas
tant qu'il entendra les chiens aboyer.
Il préfère s'allonger pour se reposer,
et finit par piquer un somme.
Pendant qu'il est tranquillement dans le creux,
le paysan, qui est toujours avec ses bœufs,
continue à pleurer, et à se lamenter à haute voix.
Renart saute alors de son trou,
et se dit qu'il peut partir maintenant,
car il n'entend plus aucun chien aboyer.
Il sort du bois, et va droit sur l'essart
où il voit le paysan
pleurer à chaudes larmes.
Il court vers le paysan.
Il arrive vers lui à grands bonds,
et lui dit : « Que Dieu te garde, paysan !
Qu'as-tu donc ? Pourquoi as-tu un tel chagrin ?
— Seigneur, je ne souhaite pas vous le dire,
car même si je vous l'avouais,
ça n'y changerait rien.
Si je vous expliquais mon problème,
je sais que je n'obtiendrais aucune aide de vous,
ni conseil, ni secours.
— Félon de paysan, que Dieu te maudisse !
Quel idiot tu es ! je m'en doutais bien,
tu ne sais même pas à qui tu as affaire.
Si tu le savais, alors
tu ne serais ni découragé,
ni inquiet pour quoi que ce soit,
au contraire, tu serais serein,
pour autant que je veuille bien t'aider,
car je suis maître dans l'art du plaidoyer,
foi que je dois à saint Pampelion.
À la cour de Noble le lion,
j'ai démêlé des affaires bien difficiles,
j'ai souvent changé le tort en droit,
et maintes fois le droit en tort,
ainsi qu'il convient de le faire
pour qui a l'habitude de plaider.
De nombreuses bêtes sauvages
ont perdu leur temps contre moi :
j'ai fait briser la tête à l'une,
à l'autre le cou, à une troisième la cuisse.
Tu n'imagines pas ce que je peux faire,
autant en bien qu'en mal.
Un jour, j'ai fait descendre au fond d'un puits
seigneur Ysengrin, mon cher compère.
J'aurais pu le faire faire à ma propre mère,
il ne faut pas s'en étonner.
Je l'ai fait monter dans l'un des deux seaux
du puits
à l'abbaye des moines blancs,
je lui ai joué un sacré tour,
il s'en est échappé à grand-peine.
J'y serais moi-même toujours prisonnier ou mort,
si je n'avais pas réussi à y embarquer Ysengrin.
Il s'était appuyé sur la margelle
du puits qui avait une voûte en plâtre.
Je lui ai attendri le cœur en lui faisant croire
que je me trouvais au paradis terrestre,
il en était pétri de piété.
Il m'a dit qu'il voulait aussi y être,
mais il lui a fallu souffrir pour exaucer son souhait,
car je l'ai fait tomber dans l'eau.
C'est lui encore, avant Noël,
quand on met les jambons dans le sel,
que j'ai fait pêcher dans un étang,
grâce à ma ruse et à ma persuasion.
Il s'est alors retrouvé
avec la queue prise dans la glace,
sans qu'il s'aperçoive de la supercherie.
J'ai aussi mangé plein de bons poissons et d'anguilles,
quand je suis tombé
dans la charrette des marchands.
Je m'étais fait passer pour mort au milieu de la route,
parce que j'avais grand-faim.
Ils m'ont jeté dans la charrette,
et je me suis trouvé recouvert de poissons.
J'ai emporté avec moi de longs colliers
d'anguilles fraîches et salées.
Un jour, j'ai laissé Ysengrin,
mon cher compère, s'en délecter.
Il est arrivé jusque chez-moi,
après avoir senti l'odeur des poissons.
Il me pria humblement avec une petite voix,
de lui offrir l'hospitalité.
Mais je lui ai répondu qu'il n'en serait rien,
et que personne ne pouvait entrer ici,
qui ne soit pas de notre ordre.
Pour l'allécher et l'appâter,
je lui ai donné un morceau d'anguille,
dont il s'est léché les babines.
Il m'a dit qu'il voulait bien avoir la tonsure,
alors je lui en ai fait une bien large.
Je n'ai eu besoin ni de rasoir ni de ciseaux,
je lui ai éliminé les poils d'un coup,
avec un plein pot d'eau bouillante.
La tonsure était si bien faite,
que les poils et le cuir sont partis ensemble
avec l'eau qui coulait.
Il avait la tête et le visage à vif,
on aurait dit un chat écorché.
J'ai souvent roulé Ysengrin dans la farine.
Ce ne sont pas des mensonges,
au contraire, beaucoup savent
que j'ai trompé nombre d'honnêtes gens,
corrompu tout autant de sages,
et donné plus d'un bon conseil.
Je mérite bien le nom de Renart.

16892



16896



16900



16904



16908



16912



16916



16920



16924



16928



16932



16936



16940



16944



16948



16952



16956



16960



16964



16968



16972



16976



16980



16984



16988



16992



16996



17000



17004



17008



17012
A soi meïsmes dant Lietart,
Entre ces choses dant Renart
Praie porchaçoit au matin
En .I. bois et pres du chemin,
Quant il oï abais de chiens
Qui mout li estoient prochains
Et mout pres l'aloient suiant,
Et .I. vilain aprés huiant
Aprés les chiens en la forest.
N'a or pas talent que s'arest,
Ainz cort a garison et tost.
En .I. crues de chesne est repost
Tant que li chien l'orent passé
Qui mout l'avoient ja lassé.
Ne n'a talent d'issir huimés
Tant con des chiens oie le glais,
Ainz se repose et estendeille.
.I. poi dedenz le crues sonmeille.
Que que il se repose el crues,
Li vilain qui ert a ses bues,
Qui pleure et se demente en haut.
A tant Renart hors du crues saut.
Vis li est aler s'em puet bien,
Quant il n'ot nul abai de chien.
Du bois ist, a l'essart vint droit,
La ou le vilain ester voit
Qui se dementoit en plorant.
Vers le vilain s'en vint corant,
Pres de lui en vint tot le saut,
Et a dit : « Vilain, Diex te saut !
Que as tu ? Por quoi fez tel duel ?
— Sire, ja nel savrez mon voil,
Que se gel vos avoie dit,
G'i conquerroie mout petit.
Se mon conseil vos descovroie,
De vos aïde n'en avroie,
Ne nul conseil ne nule aïe.
— Fel vilain, que Diex te maudie !
Trop par es fox, ce sai je bien,
Que tu ne me connois de rien.
Certes se tu me conneüsses,
Ja si desconseillié ne fusses
Ne de nule riens esmaiez
Que tost ne fusses apaiez,
Por tant que te vosisse aidier,
Que bon mestre sui de plaidier,
Foi que doi saint Pampelion.
En la cort Noble le lion
Ai ge meü mout aspres plais,
Et ai sovent de tort droit fais
Et mainte foiz du droit le tort.
Ainssi covient sovent qu'il tort
Qui le plaidier a en usage.
Sovent a rendu le musage
Par moi mainte sauvage beste :
A l'une ai fet brisier la teste,
L'une le col, le tierz la cuisse.
Tu ne sez que je fere puisse
Tant mal ne bien con fere puis.
Je fis ja avaler el puis
Dant Ysengrin, mon chier compere ;
Si feïsse je lors ma mere,
Nel doit on tenir a merveille.
Jel fis entrer en une seille,
El puis ou avoir seilles .II..
Ce fu et bole et guile et gieus
En l'abaïe de blans moines ;
D'ileuc eschapa il a paines.
Ou mors ou retenuz i fusse,
S'Isengrin retenuz n'eüsse
Qui ert apoiiez en la chastre
Du puis qui ert voutez de plastre.
De pitié li fis le cuer tendre,
Qar je li fis croire et entendre
Que g'iere en paradis terrestre.
Et il dist qu'il i voudroit estre,
Mes ses voloirs le fist doloir,
Qar en l'eve le fis chaoir.
Lui meïsmes, devant Noel
Que l'en met les bacons en sel,
Fis ge peschier en .I. estanc
Par mon barat et par mon san
Si que enz li fu seelee
La queue en la glace engelee
Si qu'il s'aparçut de la guile.
Maint bon poisson et mainte anguile
Menjai, que je en fui cheanz,
En la charete as marcheanz,
Que mort me fis en mi la voie
Por ce que trop grant fain avoie.
En la charrete fui jetez,
Des poissons fui acovetez.
D'anguilles fresches et salees
Emportai ge granz hardelees,
Dont je fis puis tot delechier
Ysengrin, mon compere chier,
Aprés moi vint a mon manoir,
Si senti les poissons ouloir,
Simplement a voiz coie et basse
Me pria que jel herbergasse.
Mes je li dis c'estoit noienz,
De l'entrer n'enterroit dedenz
Nus hons qui ne soit de nostre ordre.
Por alechier et por amordre
Li donnai d'anguille .I. tronçon,
Dont il delecha son grenon.
Dist qu'il vodroit corone avoir,
Et je li fis large por voir.
Onques n'i oi rasoir ne force,
Les pex li abati a force
De plain .I. pot d'eve boutice.
La coronne fu si faitice
Que poil et cuir jus en ala
Par la ou l'eve devala,
Et teste et vis ot escorchié,
Que il senbloit chat escorchié.
Ysengrin mui ge ceste sause.
Ce n'est mie parole fause,
Ainz est de mainte genz seü
Que maint preudonme ai deceü
Et maint sage enbriconné,
Si ai maint bon conseil donné.
 Par mon droit non ai non Renart.
L'ours, Renart et le paysan Liétart C'est de l'ours et du Renard et du villain Lietard (28)
Notes de traduction (afficher)

dimanche 27 septembre 2015

Le duel de Renart et d'Ysengrin - Renart fait moine




Noble reconnaît qu'il a bien parlé,
N


oble entent que bien a dit,
et ne saurait rien refuser
qu'il puisse lui demander,
ou commander de faire.
Il lui fait remettre Renart sur-le-champ,
sans contestation aucune.
Renart est libéré de ses liens,
puis emmené à l'abbaye.
Ils lui donnent des potions pour le retaper,
lui apprennent les règles de l'ordre,
le revêtent de l'habit de moine,
et l'acceptent pour de bon dans leur ordre.
Il est guéri en moins de quinze jours.
Sachez qu'il n'est pas du tout mécontent
de se retrouver complètement rétabli,
après avoir passé un si mauvais moment.
Il retient bien ce qu'on lui enseigne,
et on dirait qu'il ne fait pas semblant.
Il prend des attitudes de moine,
on le considère comme un sage,
il est apprécié et aimé de tous.
On l'appelle frère Renart,
alors qu'il joue bien les faux dévots
en attendant de pouvoir sortir d'ici par la ruse.
Renart est de bon service,
il se rend volontiers à la sainte église,
mais souvent, il repense aux poules
dont il avait l'habitude de manger l'échine.
Renart se répand en oraisons,
il est plongé dans une grande affliction,
il se comporte fort honorablement,
les habits lui vont très bien,
et il s'applique à apprendre les règles de l'ordre,
on ne peut rien lui reprocher.
Renart est maintenant devenu un vrai moine,
il endure peine et souffrance à force
de jeûner et de veiller,
de chanter et de psalmodier.
Un jour, après la messe
qu'il avait écoutée de tout son cœur,
Renart sort le tout dernier de l'église,
avec dans sa main un psautier.
Il aperçoit alors
quatre chapons, tous de plus d'un an,
que leur a donnés un bourgeois
du nom de Tibert le riche,
qui n'est ni chiche ni méchant avec les moines.
Renart serait bien déçu
de ne pouvoir s'en lécher les babines,
et s'imagine en train d'en profiter joyeusement :
« Par Dieu, fait-il, je ne suis pas
de ceux qui se refusent à manger de la viande.
Je n'ai pas fait vœu de ne pas manger de chair,
et je prendrai pour un grand plaisantin
quiconque m'obligerait à faire un tel vœu.
Certes, ça serait rudement mal agir,
mais je ne peux pas me retenir devant de la chair fraîche.
Si je peux en avoir l'occasion,
je leur montrerai ce que je sais faire
avec ma gueule, et je les mangerai. »
La journée passe, et la nuit arrive.
Renart n'a pas oublié les chapons,
et ne peut s'empêcher d'y penser.
Il transgresse alors la règle d'obéissance.
Il va aux chapons, les tire de leurs juchoirs,
en mange un qu'il a frappé en plein cœur,
et enterre les trois autres,
qu'il viendra chercher le lendemain.
Après les avoir bien recouverts de terre,
il retourne se coucher.
Personne ne sait rien de son embuscade,
ni de sa ruse.
Il est tombé sur une bonne occasion,
et son naturel revient au galop.
Le lendemain, après les matines,
Renart qui aime tant la volaille,
se régale des autres
avant de retourner dans le cloître.
Il mange le troisième sans qu'on le sache,
puis le quatrième, quand passe non loin
un frère, qui voit très bien
que Renart le roux les trompe.
Il va le raconter au couvent
et Renart en récolte des injures.
Il veut leur donner réparation,
mais seigneur Bernard n'en a que faire,
car il a aussi mangé un corbeau
qu'ils avaient dans leur pré.
Renart a déjà commis tant de larcins,
qu'ils savent bien qu'il est coupable,
et ils lui retirent son habit de moine.
Quand il s'en va, il est bien gras,
et ne demande rien d'autre
que d'être hors d'ici.
Il s'en fait une grande joie
car l'ordre ne lui plaît pas du tout.
Il se met en chemin,
et continuera à nuire à Ysengrin.
Comme les moines l'ont forcé à partir,
il s'en va tout seul, et personne ne l'accompagne.
Il profère maintes menaces contre ses ennemis,
à cause de qui il a subi tous ces tourments.
Il jure sur sa tête tonsurée
que jamais il ne fera grâce de sa colère
à Ysengrin et à Tibert,
à cause de qui il a souffert tant de maux.
Ronel, qui est dans une haie,
l'aperçoit de loin, il est d'abord très étonné,
puis s'écrie : « Regardez le moine
que nous aurions dû pendre,
le diable l'a encore chassé,
les moines ne peuvent plus le souffrir. »
Renart n'a pas envie de plaisanter,
et se remet aussitôt en route,
il va tout droit vers sa tanière
où il retrouve sa femme chérie.
Quand elle le voit, elle saute de joie,
et se jette à son cou, bras devant,
car elle était très malheureuse
depuis qu'Ysengrin l'avait vaincu.
Ses fils lui font la fête
quand il voit leur père
revenu sain et sauf,
plus rien ne peut les mettre en colère.
L'endroit est fort bien pourvu,
et Renart, rasé comme un prêtre,
a une grande envie de manger.
Il demande de l'eau
qu'on lui apporte aussitôt,
puis ses fils mettent la table.
Renart mange avec plaisir,
il y a plein de bons morceaux,
il en prend beaucoup, et se sent tout à son aise.
Il continuera à causer des tourments
à mon seigneur Ysengrin le loup,
quand il pourra en avoir l'occasion.
Vraiment, que tous prennent garde : seigneur Ysengrin
Ronel, Tiécelin,
Bruyant le taureau, et Tibert le chat !
Si Renart s'y connaît bien en ruse,
il leur fera sans tarder
un tour auquel ils ne s'attendent pas.
15580



15584



15588



15592



15596



15600



15604



15608



15612



15616



15620



15624



15628



15632



15636



15640



15644



15648



15652



15656



15660



15664



15668



15672



15676



15680



15684



15688



15692



15696



15700



15704



15708



15712



15716



15720
Nel vodroit avoir escondit
De riens que il li demandast
Ne que a fere conmandast.
Renart li otroie erroment
Sanz nul autre contendement.
Renart a jeté de prison,
Si l'en amene en sa maison ;
Poison li donnent por amordre,
Et bien l'endoctrinent en l'ordre ;
De dras a moine l'ont vestu,
En l'ordre l'ont bien receü.
Ainz .XV. jors fu il gariz ;
Sachiez n'en fu mie marriz,
Toz fu gariz et respassez,
Par mains mauvez pas est passez.
Bien retient ce qu'en li ensaigne,
Ne fet pas semblant qu'il se faigne ;
Les signes fait de moniage,
Mout le tiennent laiens a sage,
Chier est tenuz et mout amez.
Frere Renart ert apelez,
Et si fet mout le papelart,
Tant qu'il s'em puisse issir par art.
 Mout est Renart de biau servise,
Volentiers va a sainte eglise ;
Sovent li membre des gelines
Dont il seult mengier les eschines.
Mout fet Renart granz oroisons
Et se tient en aflicions,
Mout se deduit honestement,
Bien li sient li vestement,
Si s'entremet de l'ordre aprandre ;
Il n'a en lui riens que reprendre.
Ore est Renart devenuz moines ;
Grant dolor suefre et granz paines
De jeüner et de veillier,
De chanter et de verseillier.
.I. jor fu la messe chantee,
Renart l'ot de cuer escoutee ;
Tot derreain ist du mostier,
En sa main tenoit .I. sautier.
Quatre chapons toz soranez
Lor avoit .I. borjois donnez,
Qui avoit non Tybers li riches ;
Vers euls n'estoit avers ne chiches.
Renart les a aparceüz ;
Or sera il bien deceüz,
Se il n'en fet ses grenons bruire ;
Lieement se cuide deduire :
« Par Dieu, fet il, ne m'apartiennent
Cil qui mengier de char ne daingnent.
N'ai pas fait veu de mengier char.
Mout le tendroie a grant eschar
Qui tel veu fere me feroit.
Certes durement mesferoit ;
De char ne me puis je tenir.
Se je em puis en lieu venir,
A ceus mosterré que feré ;
A ma geule les mengeré. »
 Le jor trespasse, la nuit vint ;
Renart qui des chapons sovint,
Ne les pot metre en oubliance.
Ce jor trespasse obedïence,
Vint au chapons, si les desjoche,
.I. en menjue, au cuer li touche ;
Les autres .III. a mis en terre,
L'endemain les vendra requerre ;
Si les a coverz du terrier,
Ariere s'est alez couchier.
Nus ne set rien de son aguet
Ne du barat que il a fet.
Bien li chaï de l'aventure,
Mout se retret a sa nature ;
L'endemain aprés les matines
Renart qui tant ainme gelines
S'est des autres desgeünez,
Puis est en cloistre retornez.
Le tierz menja que nus nel sot,
Au quart mengier illec passot
.I. frere qui bien aparçut
Que Renart li rous les deçut.
Et au covent le va contant
Et Renart en ot honte grant.
Renart leur en voloit droit fere,
Mes dant Bernart n'en ot que fere,
Qu'il avoit mengié .I. corbel
Qu'il troverent en lor prael.
Tant larrecins lor ot il faiz
Que bien sorent qu'il ert mesfaiz ;
A Renart ont tolu les dras.
Quant il s'em parti, toz fu cras ;
Ne demandoit nule autre riens
Ne mes issuz fust de laiens.
Mout durement liez s'en fesoit,
Que l'ordre pas ne li plaisoit ;
Tornez s'en est par .I. chemin,
Encor nuira a Ysengrin.
Li moine l'ont mis a la voie,
Toz seus s'en va, nus nel convoie.
Mout menace ses anemis,
Ceus par qui fu en paine mis ;
Sa teste jure coronnee
Que ja s'ire n'ert pardonnee
A Ysengrin ne a Tybert
Par cui il a tant max soufert.
Roonel ert en une haie,
De loing le voit, forment s'esmoie,
Si s'escrie : « Vez le rendu
Que devion avoir pendu ;
Deables l'ont ore hors mis,
Li moine nel volent sofrir. »
Il n'a talent de ramponer,
Ainz s'en prist tantost a aler,
Si va tot droit en sa tesniere
Ou a trové sa fame chiere ;
Et quant le voit, grant joie en a,
Ses .II. braz au col li jeta,
Qui mout avoit grant duel eü
Que Ysengrin l'avoit vaincu.
Si filz en ont joie mout grant
Quant lor pere voient devant ;
Puis que il est sains repairiez
Nus ne les pouoit coroucier ;
Mout fu bien acesmez li estres.
Renart qui fu res conme prestres,
Ot mout grant talent de mengier ;
L'eve conmanda a huchier,
Et on li a tost aportee ;
Si fil ont la table posee,
Renart menga mout volentiers,
A grant plenté ot de daintiez ;
Assez menja et fu aaise.
Encore metra en malaise
Mon seignor Ysengrin le leu,
Se il en puet venir en leu.
Or se gart bien dant Ysengrin
Et Rooniaux et Tiecelin,
Bruiant li tors, Tybert le chat ;
Se Renart sot onques barat,
Il lor fera, que que il tarde,
Tel saut dont ne se prandront garde.
La bataille de Renart et d'Ysengrin C'est la bataille de Renart et de Ysangrin (26)
Notes de traduction (afficher)

dimanche 13 septembre 2015

Le duel de Renart et d'Ysengrin - Bernard le sauveur




Les parents de Renart ont grand-honte.
L


i parent Renart ont grant honte ;
Quant à Noble, il ne veut plus en entendre parler,
et commande qu'on le pende.
Tibert le chat lui bande les yeux,
et Ronel lui lie les poings,
ils le tiennent à leur merci.
Voici Renart qui revient à lui,
il aurait vraiment de la chance
s'il parvenait à s'échapper de leurs mains,
mais il n'ira plus trahir quiconque.
Ah ! si vous entendiez l'agitation de la cour,
tous se précipitent pour le mettre à mort.
Afin de sauver sa peau, Renart
implore qu'on le laisse partir,
car il doit confesser
tous les péchés dont il se souvient.
Ils font alors venir Belin
suite aux supplications de son cousin
mon seigneur Grimbert le blaireau,
dont le cœur est noyé de chagrin.
Renart lui fait sa confession,
et l'autre lui inflige une pénitence
pour tous les péchés qu'il a faits,
et pour avoir offensé Dieu.
Alors que Renart se confessait,
voici seigneur Bernard
qui arrive de Grandmont.
Il trouve Renart pieds et poings liés,
qui se lamente et pleure bruyamment,
maudissant et invectivant Ysengrin.
Il demande à ce dernier
ce que le roi a ordonné :
« Eh bien, cher seigneur, qu'il soit pendu au plus vite,
et que personne ne s'y oppose. »
Quand le frère entend ce qu'il lui dit,
il est très peiné
car il est d'une grande bonté d'âme,
et se dit que Renart n'est pas si mauvais.
Il voit bien l'état dans lequel il est,
et en éprouve un tel chagrin,
tout comme Grimbert le blaireau
et Épinard le hérisson,
qu'il réclame seigneur Renart,
pour en faire un moine dans son abbaye.
Il va vers Noble tranquillement,
et le salue avec courtoisie.
Noble se lève
car il ne connaît pas de frère qu'il aime autant,
et le fait s'asseoir à côté de lui.
Frère Bernard le supplie
de bien vouloir consentir, au nom de Dieu,
à lui laisser Renart sain et sauf.
Noble écoute le frère :
« Par Dieu, sire, vous devez le faire.
On ne peut aller à Dieu tout-puissant
sans être disposé à pardonner.
Jésus Christ lui a fait grâce de mourir,
vous devez lui porter secours.
Permettez-moi de vous donner ce conseil,
et de laisser Renart partir.
Ayez pitié du pécheur
pour l'amour de Dieu. »
Il supplie instamment l'empereur
de lui confier Renart par amitié :
« C'est pour cela que je suis venu, fait-il,
je vous prie de ne pas le pendre,
et de me laisser l'emmener.
Puisse Dieu vous récompenser !
Donnez-le moi pour servir Dieu
qui est mort pour nous,
et a souffert sur la croix.
Vous devez lui pardonner aussi.
J'en ferai alors un moine cloîtré,
il deviendra honnête homme, sachez-le bien.
Remettez-le moi, au nom de Dieu,
car si vous le faites pendre,
vous n'en tirerez jamais aucun honneur.
Dieu a pitié du pécheur,
pourvu qu'il se confesse et se comporte bien,
car il sera sauvé, je n'en doute point.
Vous ne pouvez donc pas me le refuser,
donnez-le moi de grâce. »


15500



15504



15508



15512



15516



15520



15524



15528



15532



15536



15540



15544



15548



15552



15556



15560



15564



15568



15572



15576

Noble n'en velt oïr le conte,
Ainz conmande que l'en le pende.
Tybert li chaz les eulz li bende
Et Roonel les poins li lie ;
Bien ont Renart en lor baillie,
De pasmoisons est revenuz ;
Bien li en seroit avenuz,
Se de lor mains pouoit partir ;
Ja mes n'iroit honme trahir.
Toute la cort oïssiez bruire,
Mout se hastent de lui destruire.
 Renart, por sa vie tenser,
Prie que l'en le lest aler,
Qar a regehir li covient
Les pechiez dont il li sovient.
Lors li firent venir Belin
Par la prïere son cosin,
Le tesson, mon seignor Grimbert ;
De grant duel a le cuer covert.
Renart se fist a lui confés,
Et cil l'en a chargié son fes
Selonc les pechiez qu'il a fes,
Dont il a envers Dieu mesfez.
Si con il confessoit Renart,
A tant es vos sire Bernart
Qui de Grant Mont fu repairiez.
Renart trove qui fu lïez ;
Mout se demente, forment plore,
Ysengrin maudit et deveure ;
Enquis li a et demandé
Que li rois en a conmandé :
« Biau sire, que tost soit penduz,
Par nului ne soit desfenduz. »
Quant li frere ot que il li dit,
Ne l'en pesa mie petit,
Qu'il ert de grant franchise plains,
Et voit que pas n'estoit vilains.
Renart l'a bien aparceü
Au grant duel qu'il en a eü,
Que mainne Grimbert li tessons
Et Espinars li heriçons,
Que dant Renart demandera,
En sa meson moine en fera.
La ou vit Noble belement,
Le salue cortoisement.
 Noble s'est levez en estant,
Car ne set frere qu'il aint tant,
Dejoste lui l'a asegié.
Frere Bernart li a proié
Que por Dieu otroit, s'il li plest,
Que Renart sain et sauf li lest ;
Et Noble regarda le frere :
« Por Dieu, sire, le devez fere ;
Ne puet aler a Dieu le grant
Qui ne pardonne maltalent.
Jhesu Crist pardonna sa mort,
A lui devez prandre confort.
Itel conseil vos voil donner
Que vos lessiez Renart aler ;
Aiez merci du pecheor,
Se vers Dieu as aucune amor. »
Mout deprie l'empereor
Que Renart li doint par amor :
« Por ce, fait il, sui je venuz ;
Prïer vos voil, ne soit penduz,
Ançois le m'en lessiez mener.
Diex le vos puist guerredonner !
Donnez le moi a Dieu servir
Qui por nos se lessa morir,
Et por nos fu en croiz penez,
Por ce pardonner li devez ;
Si en feré moine cloistrier,
Preudons devendra, ce sachiez ;
Por Dieu, or le me faites rendre,
Qar se vos le fesïez pendre,
Ja certes n'i avrez anor.
Dieu a pitié du pecheor,
Mes soit confés, si se gart bien,
Qu'il sera saus, je n'en dout rien.
Or ne m'en refusez le don,
Donnez le moi par guerredon. »
La bataille de Renart et d'Ysengrin C'est la bataille de Renart et de Ysangrin (26)
Notes de traduction (afficher)

vendredi 12 juin 2015

Le duel de Renart et d'Ysengrin - Ysengrin veut la guerre




Renart lui répond : « Comme tu as tort !
C


e dist Renart : « Or as tu tort.
je me souviens très bien,
tu avais tellement bu que tu étais ivre.
Puis tu t'es vanté que même sans livre,
tu saurais chanter un motet.
Alors, tu t'es mis à faire un tel boucan,
que tous ceux du village ont rappliqué
croyant à un miracle.
Que pouvais-je faire d'autre que m'enfuir
quand j'ai entendu leurs hurlements ?
Je me suis mis aussitôt au galop,
car j'avais grand-peur de mourir,
j'ai même failli me faire attraper,
mais je m'en suis tiré du mieux que j'ai pu.
Ils auraient dû nous prendre tous les deux,
car il nous ont bien surpris.
Si tu t'es fait battre, qu'y puis-je ?
qui mal cherche, mal trouve.
— Renart, Renart, tu t'y connais en tromperie,
tu t'es tiré de maintes embrouilles.
Renart, fait-il, sale engeance,
tu m'as pris pour un sot aussi,
quand tu m'as fait la tonsure
comme à personne avec de l'eau chaude,
une si grande et si large,
que j'en ai la tête encore toute pelée,
il ne me reste même plus de poils sur les joues.
Puis tu t'en es allé en faisant tes grimaces,
alors que tu devais faire de moi un moine.
Tu as vraiment une sale nature,
à cause de toi j'ai la chair meurtrie.
J'ai été bien fou de te croire une autre fois,
quand tu m'as donné un morceau d'anguille,
que tu avais soi-disant gagnée par la ruse,
pour m'allécher et me tenter.
Tu m'as fait trébucher tant de fois !
Je t'ai demandé où tu les avais trouvées,
et pour me tromper, tu as inventé
que des charretiers en transportaient tellement
qu'ils ont bien failli en jeter,
et que j'avais trop tardé à venir
alors qu'ils s'en allaient si bien chargés.
Il y avait tant d'anguilles
que les chevaux s'arrêtaient souvent,
tellement ils peinaient à tirer
une si lourde charrette.
Je t'ai demandé de quelle manière
je pourrais me remplir la panse,
tu m'as répondu qu'après t'avoir trouvé,
ils t'ont jeté dans la charrette,
et t'ont prié, après t'avoir bien laissé manger,
de surveiller le reste.
Tu m'as tellement incité
que j'ai fini par aller au-devant,
et fait semblant d'être mort.
Mais ils m'ont battu à grands coups
de barres et de bâtons,
j'en ai encore mal au derrière.
Il n'est pas étonnant que je sois si contrarié
de n'avoir pu me venger de toi.
Le jour le plus long de l'été
ne suffirait pas pour raconter
tous les maux et les ennuis que tu m'as faits.
Mais l'affaire a pris une telle ampleur
que nous nous retrouvons à la cour maintenant,
et si nous nous en tenons au droit,
j'aurai bientôt vengeance de toi,
car j'ai toute confiance en Dieu.
Je t'ai toujours traité avec loyauté,
et tu as toujours été déloyal avec moi.
Pour t'en sortir, quoi qu'on en dise,
ta renardie te sera peu utile. »
Renart répond avec assurance :
« Seigneur Ysengrin, vous avez tort,
je ne sais pas de quoi vous m'accusez.
D'ailleurs tous les barons restent muets,
continue Renart, parce que vous en dites trop
au point de passer pour un sot.
Vos intentions sont évidentes,
car vous avez menti ouvertement,
et à trop mentir, on perd son âme.
— Ah ! Renart, je n'ai que trop souffert
de tous les ennuis et tout le mal que tu m'as fait,
mais si le roi m'en donne la permission,
tu auras la guerre, ça te pend au nez. »
Renart répond : « Je ne demande que ça. »


14840



14844



14848



14852



14856



14860



14864



14868



14872



14876



14880



14884



14888



14892



14896



14900



14904



14908



14912



14916



14920

De ce sui bien en mon recort
Que tant beüs que tu fus yvres,
Si te vantas que tu sanz livres
Chanteroies bien .I. conduit.
Lors conmenças a si grant bruit
Que tuit cil de la vile vindrent,
Qui a grant merveilles le tindrent.
Qu'en poi je, se je m'en foui,
Quant j'oï venir si grant hui ?
Je me mis tantost au grant cor,
Qar de morir ai grant peor ;
Retenuz i fui a par poi,
Mes je m'en ving au miex que poi.
Avoir nos durent entrepris,
Qar il nos avoient soupris ;
Se fus batuz, a moi qu'en tient ?
Qui mal chace, mal li avient.
 — Renart, Renart, mout ses de boule,
Tu t'ez jetez de mainte foule.
Renart, fait il, de pute part,
Ja me tenis tu por musart,
Quant tu me feïs grant coronne
D'eve chaude, conme a personne,
Si grant, si ample et si lee ;
La teste en ai toute pelee,
Ne me remest poil sor les joes.
Tu t'en alas faisant tes moes ;
De moi devoies moine fere.
Certes mout es de pute afere,
Par toi est ma char afoiblie.
Aillors te crui, si fis folie ;
.I. tronçon me donnas d'anguille
Qu'eüs conquise par ta guille,
Por moi fere plus alechier ;
En maint lieu m'as fet trebuchier.
Je demandai ou les trovas ;
Por moi deçoivre controuvas
Que charretier tant en portoient,
A bien petit ne les gitoient ;
A poi n'avoie trop targié,
Il s'en aloient bien chargié.
Des anguilles i avoit tant ;
Sovent s'aloient arestant
Li cheval, traiéent a painne
La charrete, tant estoit plainne.
Je demandai par quel semblance
J'en porroie emplir ma pance ;
Tu me deïs, quant te troverent,
Qu'en lor charrete te geterent
Et proierent q'assez menjasses
Et que le remanant gardasses.
Tant m'en alas amonestant
Que je m'en reving au devant
Et je fis semblant d'estre mors ;
La fui je batuz a esfors
Et de leviers et de bastons,
Encor m'en dolent li crepons.
N'est merveilles se j'oi anui,
Quant de toi vengiez ne me sui.
En .I. des plus lons jors d'esté
N'aroie je pas raconté
Les max, les anuiz que m'as fez.
Mes or est tant meüz li plez
Qu'a la cort en sonmes venu ;
Se a droit en sonmes tenu,
De toi avré encor venjance,
Bien en ai en Dieu ma fiance.
Je t'ai menee loiauté
Et tu moi grant desloiauté ;
Quant m'estordras, que que nus die,
Petit savras de renardie. »
 Renart respont par reconfort :
« Sire Ysengrin, vos avez tort ;
Vos m'encusez ne sai de quoi,
Cil autre baron sont tuit coi,
Dist Renart, por ce que dis trop
Tel i a qui vos tient por sot.
Vostre reson est descoverte
Que mençonge avez dite aperte,
Et cil qui trop ment s'ame pert.
— Haï ! Renart, trop ai soufert
Ton grant anui et ton desroi ;
Mes se j'en ai congié du roi,
Ja avras la bataille a l'ueil. »
Renart respont : « Riens tant ne voil. »
La bataille de Renart et d'Ysengrin C'est la bataille de Renart et de Ysangrin (26)
Notes de traduction (afficher)

dimanche 3 mai 2015

Le duel de Renart et d'Ysengrin - Renart s'explique




— Renart, tu peux toujours te vanter,
R


enart, de tant te puez vanter,
tu sais bien chanter la messe pour les sots,
c'est chose connue
que tu as trompé maintes bêtes.
Tu as une telle autorité en la matière
qu'il n'y a point de vérité en toi.
À force de conseils tu m'a convaincu
de monter dans un seau,
pour descendre dans un puits.
Je te souhaite la pire rage de dents !
Tu as déshonoré tant de monde
que personne ne saurait en faire le compte.
Tu m'as raconté qu'on pouvait y vivre,
que c'était le paradis terrestre,
qu'il y avait des fermes,
des bois, des plaines, des prairies,
et que personne ne pourrait rien demander
qu'on ne pourrait y trouver.
Celui qui voulait manger du poisson,
des brochets, des truites ou des saumons,
pouvait en avoir autant qu'il lui plairait.
On se servait à volonté
car l'endroit était fort bien garni.
Tu t'es bien moqué de moi,
je croyais que tu disais vrai,
mais j'aurais dû savoir.
Tu m'as bien trompé cette fois là,
je suis entré dans le seau sans plus attendre,
et la corde s'est déroulée.
Tu étais déjà dans l'autre seau,
mais comme je suis plus lourd que toi,
sale traître de trompeur,
je me suis mis à descendre, et toi tu montais.
Quand on s'est croisé au milieu du puits,
j'étais pâle de colère,
tu es vraiment plein de perfidie.
Je t'ai demandé ce que tu allais chercher,
tu m'as répondu que tu t'en allais,
car telle était la coutume,
quand l'un arrive, l'autre part.
Tu t'étais échappé de l'enfer,
et je m'y retrouvais prisonnier,
je restais là, et tu en sortais,
voilà comment tu m'as trahi.
J'ai souffert le martyre,
j'avais de quoi boire à souhait,
on m'a enfoncé la tête sous l'eau trois fois,
j'ai enduré les pires souffrances.
Les moines blancs m'ont tiré dehors,
mais ils m'ont tant battu sur tout le corps
à coup de béquilles et de bâtons,
que je me suis retrouvé à plat ventre.
Ils m'ont donné une telle quantité de coups,
qu'ils m'ont laissé pour mort
dans un fossé puant.
Ils m'ont jeté dedans par la queue,
avant de s'en retourner.
Il m'ont laissé croupir là-dedans,
j'aurais dû y crever de peur,
j'ai trop souffert à cause de toi.
Je m'en suis sorti à grand-peine,
j'étais à bout de souffle,
je le ressens encore dans tous les membres,
rien que d'y repenser ça me rend malheureux.
Tu m'a fait pêcher aussi,
je me suis retrouvé accroché dans l'eau,
j'avais la queue toute gelée
et prise dans la glace.
Je n'ai pas pu me dégager
sans y laisser la queue.
— Ysengrin, es-tu sérieux quand tu dis
que tu l'as perdue à cause de moi ?
Ma foi, tu parles à tort et à travers,
c'est la gourmandise qui t'y a poussé.
Tu étais si affamé
et si avide de poissons,
que tu croyais ne pas en avoir assez.
Comme le dit très bien le paysan,
qui tout convoite tout perd.
Je te le dis ouvertement,
quiconque s'imagine avoir tout pour lui,
finit par se retrouver sans rien,
honte à celui qui veut tout,
et qui perd ce qu'il a gagné ou acheté.
Quand tu as senti les poissons,
dis-moi, pourquoi ne t'es-tu pas contenté
de n'en retenir que deux ou trois ?
Mais tu croyais te faire rouler
si tu n'en prenais pas tout un chargement,
c'est ce qui t'as retardé.
Quand je t'ai incité à venir
tu as commencé à grogner,
et quand j'en ai eu marre d'attendre,
je t'ai laissé continuer à prendre des poissons.
Si un malheur t'est arrivé, alors pourquoi me blâmes-tu ?
d'ailleurs on n'en a mangé aucun de ces poissons.
— Renart, tu sais bien donner des explications,
et amuser les gents avec tes discours.
Mais la journée ne suffirait pas pour raconter
toutes les méchancetés que tu m'as dites ou faites,
car tu m'as toujours pris pour un demeuré.
Un jour où je mangeais du jambon,
et que j'avais très soif,
tu m'as bien eu encore,
en me disant qu'on t'avait nommé
intendant d'un grand chai.
Le vin était sous ta garde
tout le temps, du matin jusqu'au soir.
Tu m'a emmené là-bas, sale félon,
et tu m'as raconté des balivernes,
je t'ai suivi comme un sot,
et on m'y a bien battu le cou. »


14728



14732



14736



14740



14744



14748



14752



14756



14760



14764



14768



14772



14776



14780



14784



14788



14792



14796



14800



14804



14808



14812



14816



14820



14824



14828



14832



14836
Bien sez a fox messe chanter ;
Ce est bien chose conneüe
Que mainte beste as deceüe.
Tu es de tel auctorité
Qu'en toi n'a point de verité.
Tant me conseillas en l'oreille,
Entrer me feïs en la seille
Et avaler el puis dedens,
La male goute aies es dens !
A toute riens as tu fait honte
N'est nus qui en sache le conte.
Tu deïs qu'ila porroit estre
Laiens en paradis terrestre,
Ou il avoit gaaingneries
Et bois et plains et praieries ;
Nus ne pooit riens demander
Qu'en ne peüst laiens trover,
Et qui voloit mengier poissons,
Ou luz ou troites ou saumons,
Tant en avoit con li plaisoit,
A sa volenté eslisoit ;
De toz biens ert li lieus garniz.
Issi fui par toi escharniz ;
Je cuidai que deïsses voir,
Mes je ne fis mie savoir.
Mout m'engingnas a icele heure ;
El seel entrai sanz demeure,
Et la corde se destoreille,
Tu eres ja en l'autre seille ;
Je fui pesanz et tu legiers,
Traïtres es et losengiers,
Je avalai et tu montas.
Quant en mi le puis m'encontras,
Dont fu mes cuers iriez et tains ;
Mout es de felonie plains.
Je demandai que tu queroies,
Tu me deïs tu t'en aloies,
C'est la costume qui avient
Quant li .I. va et l'autre vient ;
D'enfer estoies eschapez
Et je i remés atrapez,
Illec remés, tu t'en issis ;
De moi tel traïson feïs.
Illeques soufri ge mesaise ;
De boivre estoie a grant aise,
.III. foiz me reclot sor la teste,
Mout i endurai grant moleste.
Li blanc moine me trestrent fors,
Mes tant me batirent le cors
De potences et de bastons
Qu'il me mistrent a ventrillons.
De cox me firent tel aport,
Illec me lessierent por mort
En .I. fossé qui ert pulens ;
Par la queue me mistrent ens
Et enprés s'en furent torné.
En ort leu m'orent ostelé,
De peor dui estre crevez ;
Mout ai par toi esté grevez.
D'ilec me parti a grant painne,
A poi que ne perdi l'alainne
Encor m'en duelent tuit li membre ;
Mout sui dolenz, quant il m'en membre.
Tu me feïs aler peschier
Et en l'eve tant acrochier,
Tote la queue i oi gelee
Et a la glace seielee ;
Ne m'en peüsse departir
Sanz la queue perdre au partir.
 — Isengrin, dis le tu a certes
Q'aies par moi eües pertes ?
Par foi tu paroles a force,
Ta lecherie t'en fist force ;
Tu estoies si besoingneus
Et de poisson si convoiteus,
Tu n'en cuidoies preu avoir.
Bien dit li vilain et savoir
Que qui tot covoite tout pert ;
Ce os je dire en apert,
Tiex cuide avoir tot a sa part
Qui du tot se desoivre et part ;
Mout est honniz qui tout covoite,
Qar son gaaing pert et s'enploite.
Des que tu les poissons sentis,
Di moi por qoi tu t'alentis
Que .II. ou .III. en retenisses ?
Mes por engingnié te tenisses,
Se tu n'en fusses tot chargiez
Et por itant fus atargiez.
Quant de venir t'alai semondre,
Tu conmenças .I. poi a grondre ;
Quant je fui anuiez d'atendre,
Si te lessai les poissons prandre ;
Se mal t'en vint, por coi m'en blasmes ?
Onques des poissons ne menjasmes.
 — Renart, bien te ses escuser
Et gent par parole amuser.
Ne porroie hui avoir retraiz
Les max que tu m'as dis et faiz ;
Tout jors m'as tenu por bricon.
Le jor que mangai le bacon,
Quant talent avoie de boivre,
Lors me seüs tu bien deçoivre ;
Tu me deïs que cenelier
T'avoir on fet d'un grant celier ;
En ta garde estoient li vin
Tout tens au soir et au matin.
La me menas, dant fel cuivers,
Tu m'as chanté de maint fax vers ;
La me menas tu conme fol,
Assez i oi batu le col. »
La bataille de Renart et d'Ysengrin C'est la bataille de Renart et de Ysangrin (26)
Notes de traduction (afficher)

dimanche 15 février 2015

Le duel de Renart et d'Ysengrin - La plainte de l'ours




Brun, lui, s'est plaint qu'il l'a fait battre,
B


runs se replaint qu'i le fist batre
après l'avoir incité à se précipiter vers un chêne
que les charpentiers avaient fendu
et laissé à découvert,
en lui disant qu'il y avait du miel dedans.
Il a cru pouvoir y mettre les dents
en y enfonçant son museau,
mais Renart a fait sauter les coins,
en prenant soin d'en oublier aucun,
retenant ainsi seigneur Brun par le museau.
Le malheureux a été saisi d'une grande douleur,
à en perdre toutes ses couleurs.
Renart était tout sourire
en le voyant souffrir un tel martyre,
puis il a dit à Brun : « Mangez-en
tout votre soûl,
ce miel est le vôtre, je vous le laisse,
et moi, je m'en vais de ce pas.
Il ne fait pas bon se balader avec vous,
vous n'entendrez plus jamais parler de moi.
Cher seigneur Brun, foi de Renart,
ce butin n'est pas à partager,
vous voulez tout avoir sans exception,
jamais je ne vous livrerai bataille,
au contraire je vous le cède tout entier,
il est inutile de lutter pour ça. »
Après avoir assez lancé de railleries,
fait des grimaces, et bien tiré la langue,
il s'en est retourné, n'ayant rien à dire de plus.
Mais seigneur Brun n'avait pas envie de rire,
il serrait, secouait, et tirait son museau,
mais ne pouvait rien faire sans le déchirer,
il n'était vraiment pas à son aise.
C'est alors que des forestiers arrivaient au bois,
ils étaient quatorze sur le chemin.
À la vue de Brun, chacun s'est mis à pousser l'autre :
« Je vois un ours, dit le premier.
— On dirait bien, nobles forestiers,
qu'il est coincé et ne peut se dégager,
prenons-le donc, c'est l'occasion. »
Quand Brun l'ours les a entendus venir,
il n'a pas pu se retenir,
et s'est mis à tirer avec une telle force,
qu'il s'est arraché tout le cuir
du museau jusqu'aux joues,
et il n'en restait pas plus sur ses pattes.
Mais avant de pouvoir se retirer complètement,
ils lui ont bien battu les flancs
à coups de massues et de bâtons,
il a fini pas s'en sortir à reculons.
Il s'est fait avoir comme un sot par Renart,
le hasard lui a joué un sale tour.
Il est parti en fuyant à toute haleine,
après avoir souffert la pire des peines.
Seigneur Renart, qu'il soit donc maudit,
vagabondait ça et là pendant ce temps,
jusqu'à croiser au détour d'un chemin
Brun l'ours, à qui il a lancé une vilaine plaisanterie :
« Cher seigneur Brun, dites-moi donc
si vous êtes devenu moine ou ermite,
et si vous savez chanter le messe
pour avoir une aussi grande tonsure.
Vous avez la tête toute rouge,
on dirait que vous avez été mis à mal,
et que la force n'était pas de votre côté,
le pire n'est donc pas pour moi. »
Voilà comment Renart a traité mon vassal,
par les saints que l'on prie à Rome,
je rendrai justice en leur noms,
et si je peux le prouver, je le pendrai.
Brichemer a porté plainte aussi,
ainsi que la mésange.
Quand elle a voulu lui donner un baiser
pour faire la paix avec lui,
il a jeté ses dents sur elle pour l'attraper,
croyant pouvoir l'étrangler ainsi.
Mais ses ailes lui ont été bien utiles,
et elle a aussitôt sauté dans le creux de son arbre.
Il fallait vraiment être un fou furieux
pour imaginer un telle félonie envers elle.
Il lui a fait maintes trahisons,
il a cru la prendre à sa guise,
alors qu'elle était de bonne foi sa commère,
et qu'elle le considérait comme son compère.
Mais elle a dû sans hésiter
rompre leur lien d'amitié,
car le jeu n'en valait pas la chandelle,
Renart s'est vraiment comporté déloyalement.
Qui voit son poil ne doit pas le croire,
il doit être soupçonné par nature.
Dame Pinte, que beaucoup apprécie,
a porté plainte aussi,
pour sa sœur dame Coupée
que Renart a estropiée,
et pour la mort de ses cinq sœurs,
dont elle a eu le cœur brisé de douleur.
Il a fait grand mal à beaucoup de gens.
Jamais, ni pour de l'or ni pour de l'argent,
on ne doit renoncer à le juger
pour le punir de ses perfidies.
Le corbeau lui aussi est venu à la cour
pour demander que justice lui soit rendue,
après que Renart lui ait pris son fromage,
et fait le plus grand des outrages
en essayant de le saisir à pleines dents.
Il ne l'a pas laissé faire à son gré toutefois,
car, s'apercevant qu'il voulait le prendre,
le corbeau s'en est retourné sans plus attendre.
Renart, qui sait tant de tromperies,
lui a arraché quatre de ses plumes,
il croyait pourtant l'avoir surpris,
après l'avoir embobiné par ruse,
en lui disant qu'il avait une blessure,
mais il n'inspire aucune confiance.
Il me serait impossible de vous relater
tous les maux, les ennuis et les contrariétés
que Renart a faits à Brun l'ours,
Ysengrin et beaucoup d'autres. »


14232



14236



14240



14244



14248



14252



14256



14260



14264



14268



14272



14276



14280



14284



14288



14292



14296



14300



14304



14308



14312



14316



14320



14324



14328



14332



14336



14340



14344

El chesne ou il le fist embatre,
Que charpentiers orent ouvert
Et lessié tout a descouvert ;
Dist li que miel avoit dedenz.
Il i cuida metre les denz,
Son croing i mist et enbati,
Renart les coins en abati ;
Onques des coins n'i lessa un,
Par mi le groing retint dant Brun ;
Or fu li las a grant dolor,
Toute ot perdue la color.
Renart ne fist fors que sourire,
Quant il le vit en tel martire,
Et dist a Brun : “Mengiez assez
“Tant que soiez touz saoulez ;
“Le miel est vostre, jel vos lez
“Et je m'en vois a grant eslez.
“Mout fet o vos mauvés aler,
“Ja ne m'en orrez mes parler.
“J'ai non Renart, biau sire Brun,
“Cist gaaing n'est pas tot conmun ;
“Vos volez tout avoir sanz faille,
“Ja n'en feré vers vos bataille,
“Ainz le vos clameré tot quite ;
“Je n'ai mestier de fere luite.”
 Quant ramposnes ot assez faites,
Loufes et moues assez traites,
Tornez s'en est, ne volt plus dire.
Mes dant Brun n'ot talent de rire ;
Le groing estraint et sache et tire,
Nel puet avoir s'il nel descire.
N'estoit pas du tot a son chois ;
Li forestier vienent au bois,
.XIIII. estoient en la route.
Quant voient Brun, l'un l'autre bote :
“Je voi .I. ors, dist li premiers ;
“Ore i parra, frans forestiers,
“Que bien voi aidier ne se puet ;
“Or le prenon, fere l'estuet.”
Quant Brun li ors les ot venir,
Adonc ne se pot plus tenir,
Ainz sache a lui de tel aïr
Que tout le cuir fet departir
D'entre son groing et de ses joes,
N'en remest point entre ses poes ;
Mes ançois qu'il s'en fust ostez,
Ot il bien batu les costez
De maçues et de bastons.
Issuz s'en est a reculons ;
Renart l'a tenu por musart,
Ariere main jeta hasart.
Fuiant s'en va a longue alainne,
Mes ançois ot sofert grant painne.
Et dant Renart, qui n'ait confesse,
Ne fine d'errer ne ne cesse
Tant qu'a l'entree d'une rue
A Brun l'ors grant rampone rue :
“Biau sire Brun, et quar me dites
“Se estes moines ou hermites,
“Et se messe chanter savez,
“Quant vos si grant coronne avez.
“Mout par avez vremeille chief,
“Bien pert que fustes a meschief
“Et que la force n'est pas vostre ;
“Le pis n'est pas illeques nostre.”
Ainssi servi Renart mon honme,
Par les sains que l'en quiert a Ronme,
Que je bon droit lor en ferai ;
Se prover le puis, jel pendrai. »
Lors refist Brichemer son plaint,
Et la mesenge se complaint
Que quant ele le volt besier
Et a lui se volt apuier,
Les denz jeta por lui conbrer,
Einssi la cuida estrangler ;
Lors li orent ses eles oes
A tant resailli en son crues.
Mout par fesoit grant desverie,
Quant vers lui pensoit felonie ;
Mainte traïson li a faite,
Prendre la cuida en souaite ;
Ele estoit en foi sa conmere
Et si le tenoit por compere.
Mes ele dut sanz demorer
Le comperage comperer ;
Li gieus ne fu pas vers lui biax,
Et Renart fist que desloiaux.
Qui son poil voit ne le doit croire,
Par nature fet a mescroire.
 Dame Pinte se rest clamee,
Qui de mainte gent ert amee,
De sa seror dame Coupee
Que Renart li a esclopee,
Et .V. mortes de ses serors,
Dont ses cuers ert en grant dolors.
Grant mal a fait a mainte gent ;
Ja mes por or ne por argent
Nel doit on lessier a jugier
Por ses felonnies vangier.
 Li corbiax est a cort venuz
Et dit que droit li soit tenuz
De Renart qui prist son fromache,
Et puis li fist si grant outrage
Que o ses dens le volt saisir ;
Mes n'en fist mie son plaisir,
Qu'il s'aparçut qu'il le volt prandre,
Cil s'en torna, nel volt atendre.
Renart qui set de tantes bufes
Li esracha .IIII. des plumes ;
Bien le cuida avoir sorpris
Par son engin et entrepris.
Il li disoit qu'il avoit plaie,
Mes de lui ot male manaie.
« Ne vos porroie pas retraire
Les max, l'anui ne le contraire,
Que Renart a fet a Brun l'ors,
A Ysengrin et a plusors. »
La bataille de Renart et d'Ysengrin C'est la bataille de Renart et de Ysangrin (26)
Notes de traduction (afficher)