lundi 16 mai 2016

Le paysan Liétart - La promesse du paysan




— Par les saints de Dieu, lui dit Liétart,
P


or les sains Dieu, ce dit Lietart,
cher seigneur, est-ce donc vous le fameux Renart ?
J'ai souvent entendu parler de vous
en bien comme en mal, d'ailleurs, par des honnêtes gens.
Il n'y a pas d'ici à Rome
plus rusé ni plus savant que vous.
Vous avez réussi, grâce à votre intelligence,
à avoir le fromage de Tiécelin
le corbeau, le fils de Chanteclin.
Vous avez si bien su l'enchanter,
qu'il s'est mis à chanter
et a fait tomber son fromage.
Vous en avez ébahi plus d'un
qui ont tous loué votre bon sens.
Je crois que personne
vous ayant demandé conseil de plein gré,
n'oserait dire qu'il n'a jamais rien obtenu de vous.
Seigneur, pour l'amour de Dieu, donnez-moi un conseil,
vous qui en avez déjà tant donnés.
Je suis abasourdi, j'en ai la tête vide
à cause des soucis, du chagrin et de la colère.
Je suis en train de devenir fou
à ruminer ma colère à cause des remords.
— Parle donc, paysan, je saurai te conseiller
pour ce que tu auras à me dire.
Tu vas vite t'en apercevoir
pourvu que tu me dises la vérité.
— Certainement, seigneur, je vais le faire.
Le diable s'en est pris à moi ce matin,
j'étais sous son emprise
malgré mon expérience,
et j'ai prononcé des paroles idiotes,
indignes d'un homme de sagesse,
à cause de ma terre trop dure à travailler.
Ce matin, par malheur,
j'ai dit à Rougel, emporté par la colère,
qu'il était en si mauvais état
que le méchant ours pouvait bien le prendre
pour le manger.
Or Brun l'ours, qui passait par là,
a donc voulu l'avoir sans discussion,
c'est vrai qu'il l'avait de droit.
Il me l'a laissé jusqu'à demain,
mais quand le jour se lèvera,
je devrai lui rendre.
Voilà pourquoi je suis si malheureux,
c'est une grande perte pour moi,
je n'aurai plus jamais un si bon bœuf,
je n'en trouverai nulle part ailleurs. »
Renart lui répond en riant
à le voir si angoissé :
« Paysan, fait-il, ne t'inquiète donc plus,
car un jour de répit vaut bien cent sous.
Je ne veux plus t'entendre te lamenter,
comme on dit : après la pluie vient le beau temps.
Grâce à ma ruse et à mon savoir,
je vais vite te faire retrouver le sourire.
Je peux même te garantir
que par le plus grand des stratagèmes,
je ferai libérer Rougel,
et je t'obtiendrai l'ours en prime,
dont tu seras alors débarrassé.
Mais à quoi bon, j'imagine que je ne récolterai
qu'une bonne punition de ta part,
car les paysans, c'est comme les chiens,
ça ne pense qu'à faire du mal.
— Seigneur, fait-il, ne croyez pas cela.
Que le Seigneur Dieu me haïsse à jamais
si je vous refusais quoi que ce soit.
Si vous me rendez Rougel,
vous pouvez considérer comme vôtre
tout ce que je possède.
— Alors, je veux bien me mettre au travail
et t'aider, dit Renart,
à condition d'avoir ton beau coq Blanchet
que j'ai vu hier dans ton enclos.
— Seigneur, je vous le donnerai
demain matin sans faute
avec quinze poulets bien gras
pour votre bon plaisir.
Je les ferai attraper pour vous,
n'ayez aucun doute là-dessus. »

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Estes vos ce Renart, biau sire ?
J'ai sovent de vos oï dire
Et bien et mal a maint preudonme.
Il n'a de ci desi a Rome
Plus recuit de vos ne plus sage,
Que vos eüstes le fromage,
Par vostre sens, de Tiecelin
Le corbel, le filz Chanteclin.
Bien le seüstes enchanter,
Quant vos le feïstes chanter
Que le fromage li chaï.
Maint preudonme avez esbahi,
Mout par avez de sens le los.
Je cuit il n'est honme si os
Qui de cuer conseil vos rovast
Qu'encui en vos ne le trovast.
Sire, por Dieu, me conseilliez,
Vos qui avez maint conseilliez.
Le chief ai vit et estonné
De duel et d'ire et du pensé.
Trestout est desvoiez mon sens
De duel et d'ire et de porpens.
 — Or di, vilain, conseil avras
De ce que dire me savras.
Tost t'en porras aparcevoir
Mes que tu me dies le voir.
— Certes, sire, si feré gié.
Bien m'avoit hui main asegié
Maufez, et mis en ses lïens,
Quant je qui bien sui ancïens
Si fole parole disoie,
Et sages hons bien resembloie
Por ma terre qui trop ert dure.
Hui matin par mesaventure
Dis a Rougiel com hons irez,
Por ce que trop ert empirez,
Que max hors mengier le poïst
Et que meïsmes le preïst.
A itant Bruns li ors i vint,
Avoir le volt sanz contredit,
Et il fu voir avoir le dut.
Jusqu'a demain le me recrut.
Le matin quant se levera,
A baillier le me covendra.
Et si en sui mout tres dolenz,
Que li domages i est granz,
Que ja mes si bon buef n'avrai,
Ne nului ne le troverrai. »
 Renart en riant li a dit
Por ce que trop destroit le vit :
« Vilain, fait il, or ne te chaut :
.I. jor de respit .C. sols vaut.
Garde plus dementer ne t'oie ;
Aprés le duel revient grant joie.
Par ma guile et par mon savoir
Te feré je tost joie avoir.
J'ai en talent que je te die,
Certes, une mout grant voisdie
Que Rougiel quiter te ferai,
Et l'ors meïsme te rendrai,
Et lors seroies tu bien quites.
Mes j'en avré bones merites
De toi si con je croi et pens.
Mes vilains est aussi con chiens,
Et est de trop mal apensez.
— Sire, fet il, ja n'i pensez.
Ja Damediex tant ne me hee
Que ja chose vos soit veee.
Se vos Rougiel me pouez rendre,
Tout ce que j'ai porrïez prendre
Conme vostre chose demainne.
— Dont en enterré je en painne,
Dist Renart, et bien t'aideraie
Se ton biau coc Blanchet avoie
Que je vi hier en ton plaisier.
— Sire, jel vos iré baillier,
Certes demain a matinet,
O tout .XV. cras poucinez,
Si seront a vostre plaisir.
Demain vos en ferai saisir,
N'en soiez ja en nule doute. »
L'ours, Renart et le paysan Liétart C'est de l'ours et du Renard et du villain Lietard (28)
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