vendredi 26 juin 2020

Le mariage du roi - Le plan de Renart




Noble se dresse sur ses pattes
N


obles s'en est en piez dreciez,
très en colère.
« Chantecler, fait-il, tu m'as tué,
en traitant Renart de façon aussi déloyal,
et en m'obligeant à le récompenser ainsi,
lui qui m'a rendu tant de bons et loyaux services.
Je ne renierai pas le serment
que j'ai fait, certes trop ardemment,
car je te croyais plus bienveillant.
Fais donc ce que tu voudras,
je tiendrai ma parole
et je te le livrerai. »
Le roi appelle Renart,
et le livre à Chantecler, la corde au cou.
Renart comprend qu'il est condamné,
qu'aucun gage ni promesse ne le délivrera,
et qu'il ne pourra tromper la mort
qu'avec l'aide de la ruse.
Il lui vient alors une idée géniale,
qu'il ne va pas se priver de dire,
car si ça peut lui servir, autant essayer.
Il fait alors semblant d'être peu affecté.
« Sire, fait Renart, écoutez-moi,
au nom de Dieu, et parlez à votre ami
qui vous a si bien servi,
loyalement et sans tricherie.
J'ai toujours œuvré dans votre intérêt
quand j'ai pu le faire.
J'aurais préféré en finir il y a longtemps
car je suis né sous une mauvaise étoile.
J'ai tant vécu, j'ai le poil tout blanc,
et la fin s'annonce mauvaise pour moi.
Si j'avais une belle mort,
mon âme s'en porterait bien mieux.
Mais comment ne pas être fâché,
quand on est condamné pour un malentendu.
Si j'avais encore du temps à vivre,
je vous marierais somptueusement.
Mais il me faut souffrir le martyre.
Avant de mourir, je dois toutefois vous dire,
ce que le roi Yvoris vous demande,
lui qui a tant de pouvoir
et dix fois plus terres
à administrer que vous.
Il a une file très raffinée
et souhaite vous la donner comme épouse.
N'ayant pas d'autre héritier, vous aurez donc ses terres.
Sachant cela, qu'allez-vous faire ?
Je dois vous dire aussi
qu'il n'y a pas de plus belle femme dans le monde.
Il n'y a pas de bête sur terre
dont elle ne sache prendre l'apparence.
Elle sait parfaitement se transformer
quand elle veut se dissimuler.
Sire, réfléchissez bien à cette affaire,
et à la gloire que vous pourriez en tirer.
Si vous ne saisissez pas l'occasion,
jamais vous n'en retrouverez une pareille.
Même sans héritage, il resterait
le plaisir et la rage de l'avoir.
Sire, donnez-vous la peine
de la faire venir ici.
Même si je dois mourir,
je me réjouirai de votre gloire.
Alors, choisissez un messager, et envoyez-le
avant qu'un autre le fasse.
Si je devais vivre encore un peu,
je me chargerais bien volontiers de cette mission.
Mais vous avez prêté serment
et vous vous y tenez à la lettre.
Pourtant les Saintes Écritures nous disent
que la vérité nous purifie,
qu'il faut savoir mal agir pour éviter le pire,
et contourner la loi au bénéfice du bien.
Nous y trouvons aussi, me semble-t-il,
que même le roi David,
que Dieu aimait beaucoup,
avait juré par colère
de tuer un homme
qu'il méprisait ou haïssait,
je ne sais plus pourquoi.
Mais Dieu lui a dit que ce serait un péché,
car un homicide ne peut en aucun cas
être fait sans jugement.
David écouta Dieu
et fit comme il avait dit.
Ce que Dieu, notre maître à tous,
conseille pour l'un
est valable pour tous.
Voilà où je voulais en venir,
car si moi vivant je vous suis utile,
vous pourriez ajourner mon exécution.
Certes, parjurer est un péché,
mais il serait encore pire de me tuer. »


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Mout durement s'est corrouciez.
« Chantecler, fet il, tu m'as mort,
S'as vers Renart mout felon tort
Qui maint biau servise m'a fait,
Mau guerredon l'en ai retrait.
Ne fauseré mon serement,
Que trop le juré asprement,
Que plus te quidai debonaire ;
Si feras ce qu'aras a faire.
Mon serement aquiterai
Que je le te deliverrai. »
Li rois a apelé Renart,
Si li a livré par la hart.
 Lors voit Renart qu'il est jugiez,
Ne puet mes estre ostagiez.
De mort ne puet avoir treslue,
Se son engin ne li aiue.
Porpensez s'est de grant voidie ;
Ne lessera qu'il ne le die.
Se il li puet valoir, si vaille.
Semblant a fet qu'il ne l'en chaille.
« Rois, fet Renart, antent a mi,
Por Dieu, parole a ton ami
Qui servi t'a si bonement
Sanz tricherie loiaument.
Bien ai porchacié vostre preu
Tot la ou je fere le peu.
Mon vueil fusse pieça finez,
Puis que si mal sui destinez.
Tant ai vescu, toz sui chanuz,
Or sui a male fin venuz.
Se morusse de bele mort,
M'ame en eüst plus grant confort ;
Ne peut estre autresi espris.
Par grant pechié sui entrepris.
Se g'eüsse de vie espace,
Mout richement vos mariasse,
Mes soufrir m'estuet cest martire.
Ainz que ge muire, vos vueil dire
Ce que rois Yvoris vos mande.
Mout a grant chose en sa conmande,
Plus a de terre a manburnir
.X. ranz que n'en poez fornir.
Une fille a mout precïeuse,
Doner la vos veult a espeuse ;
N'a plus hoirs, sa terre averez.
Or i parra, quel la ferez ?
Bien vos sai dire tel novele,
Q'en tout le monde n'a si bele.
N'est beste tant con terre dure,
Dont ne puist prendre la figure.
Mout par se set bien tresmuer,
Quant ele se veult remuser.
Sire, pensez de cest afaire
Que cest honor puissiez atraire.
Se bien n'en pensez de l'ovrer,
Ja tel ne porras recovrer.
S'il n'i avoit autre eritage
Mes que son deduit et sa rage,
Sire, si t'en doiz tu pener
Que ci la puisses amener.
Porquant se doi estre essilliez,
De vostre honor seroie liez.
Pren ton mesage, si l'envoie,
Ainz q'autre se mete a la voie.
Se encore demain vesquisse,
Cest porchaz tres bien vos feïsse.
Mes fet avez vo serement,
Sel tenez trop entierement,
Que ce nos dit Sainte Escriture
Qui la verité nos espure :
On fait le mal por pis lessier,
Por bien se doit la lois plessier.
Et si trovons, ce m'est avis,
Que meïsmes li rois David
Qui Diex ama parfitement
Par ire fist .I. sairement
C'un home ocirroit sanz respit.
Ne sai s'il l'avoit en despit
Ne por quel chose il le haoit.
Mes Diex li dist pechiez feroit,
Qu'omicide en nule mesure
Ne doit estre fet sanz droiture.
Cil crut ce que Diex li ot dist
Et selonc son conseille fist.
De ce que Diex loe .I. afaire
Qui de toz est sires et maire,
Ce doit estre mout bien tenu.
Or sonmes a cest point venu,
Se ma vie vos a mestier,
Bien poez ma mort respitier.
Pechiez est il de parjurer,
Graindre est de moi desfigurer. »
Le mariage que Renart fit au roi Noble le lion Ci conmance le mariage que Renart fist au roi Noble le lyon (M24)
Notes de traduction (afficher)

1 commentaire:

  1. très intéressant, je ne connaissais pas cette partie du Roman de Renart.
    très beau travail en tous cas, j'ai hâte de lire la suite
    merci beaucoup.

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