vendredi 7 février 2020

Le mariage du roi - Nouvelle plainte d’Ysengrin




Seigneurs et barons, écoutez donc,
S


eigneurs barons, or entendez,
vous avez déjà entendu parler de Renart,
eh bien voici l’une de ses plus grosses supercheries
qui lui a sauvé la mise.
Renart le roux se dit un jour
que tant qu’il restera brouillé avec le roi,
il ne pourra jamais avoir la paix,
à moins de faire preuve d’ingéniosité.
« Sire, sire, dit Renart,
je n’ai pas l’intention de discuter
ce que vous me demanderez.
Faites de moi ce que vous voulez.
Je suis venu à votre demande,
je suis à vos ordres.
Car, si j’avais commis tant de fautes envers vous,
qui me vaudraient d’être exécuté,
je ne me serais jamais présenté devant vous,
au contraire je ne serais pas sorti de mon château,
en attendant votre armée et la guerre.
Un malheur arrive bien assez vite !
Mais je suis venu à vous de plein gré,
car je suis innocent et irréprochable,
je n’ai commis aucune faute,
et je m’en remets à votre justice.
Je vous ai servi maintes fois,
Dieu m’en soit témoin, en toute fidélité.
Vous seriez totalement discrédité,
si j’étais mis à mort
sans jugement ni raison
sous votre toit.
Mais je sais qu’en vérité
vous êtes la charité même,
certes vous êtes fort et fier,
vous n’en êtes pas moins juste et bon.
Vous ne feriez de tort à quiconque
même pour tout l’or de Rome.
J’en suis convaincu,
d’ailleurs s’il m’arrivait un malheur,
comme vous êtes un roi bon et loyal,
en aucun cas simoniaque,
vous ne feriez aucun mal à vos sujets
pour de l’or ou de l’argent.
Sire, s'il vous plaît,
faites taire ces criards
et cesser tout ce tapage.
Que ceux qui le veulent vraiment,
vous remettent leur plainte.
Vous saurez alors
de quoi ils se plaignent vraiment.
Que ces grands barons qui s’agitent,
disent ce qu’ils ont à dire.
Et si je ne parviens pas à me justifier
ni à faire valoir mes droits,
on pourra alors me faire passer aux aveux,
à la queue d'une vieille jument.
Mais accordez-moi un procès équitable.
— Voilà qui est bien dit, répond l'empereur.
Par la foi que je dois à l'âme mon père,
je ne veux pas avoir la réputation
de faire du tort à quiconque pour de l’argent
ou d’avoir une cour abusive,
mais au contraire d’être juste et loyal.
Que ceux qui reprochent quoi que ce soit à Renart
viennent s’en plaindre.
Et soyez bien certains
que s’il est reconnu coupable,
il ne s’en tirera pas vivant,
et mourra dans la honte. »
Ysengrin se dresse sur ses pattes,
toujours très en colère,
parce qu’il tient au serment de Renart,
suite au jugement
des barons
en réparation de ses ennuis.
Il s’avance vers le roi
et dit : « Mon roi, ne vous fâchez pas,
si je me plains encore de Renart,
car les barons avaient décidé
qu’il devait me présenter ses excuses
par serment pour l’adultère
qu'il a commis sur mon épouse,
pour lequel elle s’est fait blâmer.
Je me plains aussi parce qu’il s’est caché
dans ma tanière, puis a battu
mes louveteaux et leur a pissé dessus
sans qu’ils puissent se défendre.
Nous savons tous très bien
qu’il est venu jusqu’au lieu du serment.
Il pensait que je l’aimais assez
pour lui pardonner,
mais quand il a compris qu’il devait jurer,
il a eu vite fait de se tirer
et de s’enfuir chez lui.
Tous les barons le savent bien
et ne peuvent l’approuver
sans hypocrisie.
Faites preuve de droiture
à mon égard pour ce préjudice,
je vous en saurais gré,
il doit avoir ce qu’il mérite.
Peut-être Renart est-il si rusé,
qu’il ne cherchera pas querelle,
et dira qu’il était là par méprise
sans chercher à nuire.
Mais je le tiens entièrement responsable.
Au nom de notre Seigneur qui est aux cieux,
je ferai ce que l’on voudra
et m’en tiendrai
au jugement de la cour,
à condition qu’il soit juste. »
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Qui de Renart oï avez,
S'orrez une mout grant voisdie
Qui a Renart fist grant aïe.
Renart li rous s'est porpensez
Que tant estoit au roi meslez ;
Ne puet a nul jor pes avoir,
Se ce n'est par mout grant savoir.
 « Sire, sire, Renart a dit,
Vers vos n'ai ge nul contredit
De quanque vos demanderez.
Vostre plaisir de moi ferez.
Je sui venuz a vostre mant,
Si fetes tot vostre comant.
Se tant fusse vers vos mesfaiz
Que j'en deüsse estre desfaiz,
Tresisse moi de vos en sus,
De mon chastel ne fusse issuz,
Ainz atendisse guerre et ost,
Que au mal vient en assez tost.
A vos sui venuz volentiers,
Que tant me sant saus et entiers
Que sui sanz nule forfeture,
Et bien m'offre a vostre droiture.
Je vos ai servi mainte foiz,
Si m'aïst Diex, en bone foiz ;
S'en serïez mout avilliez,
Se ge estoie essilliez
Sanz jugement et sanz reson
El conduit de vostre meson.
Mes je sai bien de verité
Qu'en vos a tant de charité,
Encor soiez vos forz et fiers,
Que vos estes bons droituriers,
Ne ferïez tort a nul home
Por trestot le tresor de Rome.
De ce sui ge tot asseür,
Porquant se j'ai mavés eür,
Que bons rois estes et loiaux,
N'estes mie simonïaux,
Que vos por or ne por argent
Faciez mal mener vostre gent.
Sire, s'il vos vient a plaisir,
Que faites ces crïeurs taisir
Et ceste grant noise abessier.
Aprés qui nel voldra lessier
Face son clain a vos de moi,
Et vos i entendez por coi
Et por quel mesfet il se claiment.
Cist haut baron qui ça sus mainent,
Die chascuns que vodra dire.
Se ge ne m'en puis escondire
Et ge n'en sai mon droit mostrer,
Dont me doit on fere mostrer
A la queue d'un viel jument.
Faites m'avoir droit jugement.
 — Cist a bien dit, fet l'emperere,
Foi que je doi l'ame mon pere,
Je ne vueil pas le los avoir
Que je face tort por avoir
Ne que ma cort soit loonice,
Ainz vueil estre loial justice.
Qui riens velt Renart demander,
Si se viegne de lui clamer.
Et il de ce soit touz certains,
Se il de ces plez est atains,
Que ja vis n'en eschapera ;
A mout grant honte fenira. »
 Isengrin s'est en piez dreciez,
Qui encor ert mout corrouciez,
Por ce qu'il velt son sairement
Selon l'esgart du jugement
Que li baron li orent fait
En amendise du mes fait.
Devant le roi s'est aprouchiez,
Dist : « Rois, ne vos en corrouciez,
Se ge me reclain de Renart.
Va baron firent .I. esgart
Qu'il se dut vers moi escondire
Par serement de l'avoutire
Qu'en li mist sus de m'espousee
Dont ele a mout esté blasmee.
De ce me plaing qu'i se quati
En ma loviere et si bati
Mes loviaux et les compissa,
Aine nus d'euls ne s'en revenja.
Ce savons nos bien vraiement
Que il vint jusqu'au serement.
Il quida que je tant l'amasse,
Espoir, que je li pardonasse.
Quant vit qu'il li convendroit fere,
Mout tost se sot arriere trere,
Si s'en foï en sa meson.
Ce sevent bien tuit cist baron,
Que nel porroient consentir,
S'il n'en voloient bien mentir.
Or en prenez bien vo droiture
Por moi de ceste forfeture.
Fetes tant que gré vos en sache ;
Bien doit avoir ce qu'il porchace.
Espoir Renart est trop voiseus,
Encor ne soit il pas noiseus,
Qu'il dira ja par mesprison
Q'ainz ne porchaça traïson.
Mes tot ce li met ge bien sus.
Par cel Seignor qui meint la sus
Bien en ferai quanqu'en voudra,
Si con la cort esgardera.
Bien m'en acort au jugement,
Et l'on le face loiaument. »
Le mariage que Renart fit au roi Noble le lion Ci conmance le mariage que Renart fist au roi Noble le lyon (M24)
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