samedi 7 janvier 2017

Le paysan Liétart - Timer enlève Hermeline




Elle le détache alors, aussi vite qu'elle peut.
P


lus tost que pot le deslia.
Et, Renart se met aussitôt à lui crier après,
dès qu'il se sent libre :
« On a failli se faire avoir
avec tes idées, pauvre malheureuse !
Tu n'aurais pas passé la journée vivante.
Timer nous guettait,
il voulait nous emmener tout attachés
à la ferme de seigneur Liétart.
Ah, il s'y connaît en ruse et en tromperie,
à faire le mort alors qu'il est bien vivant.
Je n'ai jamais pu me résoudre à l'idée
qu'il était mort comme tu le disais.
Tu es bien folle de l'avoir cru !
D'ailleurs, il faut être fou pour croire à quoi que ce soit,
car, chacun met toute son attention
à tromper l'autre, et on ne sait plus qui croire.
Timer nous aurait emmenés en toute hâte
chez Liétart son maître,
si j'étais intervenu un peu plus tard.
Mais le paysan le payera.
— Renart, fait-elle, on verra bien
comment tu le feras payer,
en sais-tu donc plus sur le sujet qu'un bœuf sur le labour ?
Mais, je ne t'aimerai déjà plus,
avant d'avoir une chance de le voir.
Même seigneur Couard le lièvre,
qui est pris de sueur quand il a peur,
n'a jamais été aussi angoissé
que toi, en ce moment,
à redouter une bête morte.
— Je l'ai vu soulever sa tête,
et ouvrir ses yeux, vieille folle.
Imagines-tu que je devrais plus me fier
à tes paroles qu'à ce que je vois ?
— Jamais je n'y croirai, fait-elle.
Tu l'as inventé par peur.
Je vois bien là ton courage
face à la nécessité, et la méchanceté
qui t'anime, non mécontent
d'abandonner ce qui pourrait nous nourrir.
Je peux bien te le dire franchement,
c'est la lâcheté qui te guide.
Si par aventure, Ysengrin
et Hersent la louve venaient par ici,
ma part, comme la tienne, serait réduite à néant,
car, eux, ils s'en lécheront les babines.
Nous l'avons à notre porte,
pourquoi donc se fatiguer à chercher plus loin ?
Mais, couvre-toi bien la tête,
économise-toi, et repose-toi,
puisque tu n'es bon à rien d'autre.
Tu n'es qu'un gros trouillard.
— Au contraire, madame, dit-il, je sais être courageux
pour défendre mon honneur ou tirer quelque profit,
mais vous ne me verrez pas jouer les braves
pour me mettre en danger de mort.
— Renart, fait-elle, tu as tort
de me mentir ouvertement.
— Non, tu ne sais vraiment pas
ce qui risque bientôt de t'arriver.
Tu verras bien si je te mens,
quand tu te seras attachée avec les courroies.
— Tu parles pour rien,
tu n'arriveras pas à m'effrayer assez
pour que je ne veuille pas essayer,
comme tu vas le voir maintenant.
— Et, c'est moi qui devrai en supporter
les conséquences quoi qu'il arrive,
car, qui n'a point pêché est quand même puni.
Ne me blâme pas s'il t'arrive du mal ! »
Mais, celle-ci ne redoute nullement
les propos de son mari qu'elle ignore.
Elle prend la courroie la plus solide,
qui était attachée à sa queue,
et la noue à la cuisse arrière de l'âne.
Elle l'attache fermement,
la tire et la retire pour bien la serrer.
Puis, elle l'attache à son cou, et à la cuisse
pour avoir une meilleure prise.
Tandis qu'elle tire pour la serrer,
Timer l'âne comprend maintenant
qu'il ne pourra plus tromper Renart.
Il est bien embêté quand
l'autre se relève en hennissant,
et ça lui fait beaucoup de peine
de voir Hermeline se faire enlever :
« Tu as été bien folle !
C'était vraiment une pure folie, fait-il,
de passer outre
mes conseils et mes propos.
Tu ne pourras donc pas m'en vouloir.
Tu aurais nettement mieux fait
de suivre mon avis.
Je ne peux plus te porter secours maintenant.
Tu vas payer très cher, aujourd'hui même,
ton orgueil et ton obstination.
Timer avait bel et bien l'intention de me saisir,
et de me livrer dans les mains mêmes où tu vas échouer.
Tu me croiras la prochaine fois,
si jamais tu en reviens vivante,
mais ça n'arrivera pas.
Tu es perdue, je te recommande à Dieu.
— Comment cela, Renart ? fait-elle,
venez à la ferme pour plaider mon cas,
et trouvez un moyen de m'aider.
— Je crains que tu ne me revoies plus jamais. »
En attendant, Timer se met à courir,
sans s'arrêter une fois
avant d'arriver à la porte de Liétart.
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Renart tantost li escria
Quant il se senti deslïé :
« A poi ne sommes conchïé
Par ton conseil, fole chaitive !
Ne fusses pas enquenuit vive.
Bien nos a Tymer espïez
Qui mener nos voloit lïez
A dant Lietart la en la vile.
Trop set de barat et de guile,
Que mort se fait et il est vis.
Onques ne me pot estre avis
Que il fust mort si con disoies.
Es tu fole qui le cuidoies ?
Cuidier ? Mes cil est fox qui cuide :
Chascun met mes tote s'estuide
En barat, on ne set qui croire.
Il nos en menast ja grant oirre,
Tymer, chiés son seignor Lietart,
Se je parlasse .I. poi plus tart.
Mes li vilains le comparra.
— Renart, fet ele, or i parra
Con tu le feras comparer,
Dunt sez tu plus que buef d'arer.
Devant lores ne t'amerai,
Et devant que je le verrai.
Mes onques dant Coart li lievres
A qui de peor prist les fievres,
Ne fu si de peor destrois
Con tu es ore a ceste fois
Qui doutes une morte beste.
— Je li vi or lever la teste,
Pute fole, et ovrir les eulz.
Cuides tu que je croie miex
Ton dit que ce que je verrai ?
— Ja, fait il, ice ne crerai.
Tu l'as de peor contrové.
Bien ai ton corage esprouvé
Au besoing et ta mauvestié
Qui si t'a semons et haitié
De lessier ce dont tu doiz vivre.
Bien puis afremer a delivre
Que de grant mauvestié te vient.
Se par aventure sa vient
Ysengrin et Hersent la louve,
Povre en ert ma part et la toue,
Qar bruire en feront lor grenons.
En nostre porpris le tenons,
A paines l'irons loing conquerre.
Covre ton chief et bien le serre,
Espargne ton cors et repose,
Que tu n'as mestier d'autre chose.
Trop par es ore acouhardiz.
— Dame, dist il, ainz sui hardiz
Quant je voi m'onnor et mon preu,
Mes ne m'i troverez hui preu
Por moi metre en peril de mort.
— Renart, fet ele, tu as tort,
Qui si me mens apertement.
— Or le saches bien vraiement
Que sera de toi maintenant.
Tu savras ja se je te ment,
Se tu as corroies te lies.
— Certes ja por riens que tu dies,
Ne me porras si esmaier
Que je n'i aille essaier
Or endroit si que le verras.
— Et je sui cil qui souferra
Ceste aventure a coi qu'il tort,
Mes tiex ne peche qui encort.
Ne me blasmer se mal t'en vient ! »
Cele qui ne prise ne crient
La parole de son seingnor,
La fort corroie et la meillor
Que avoit lessie a sa queue,
A sa cuisse derier la neue.
Forment la lie et atache,
Por miex tenir la tire et sache.
Son col lie et puis sa cuisse
Por ce que miex tenir se puisse.
Tantdis con tiroit et sachot,
Tymer li asnes qui bien sot
Que engingnier ne le porroit,
— Mout grieve Renart quant le voit —
Tymer henist et si se lieve.
A Renart mout durement grieve
Quant mener en vit Hermeline :
« Trop avez esté fole vive.
Certes, fet il, mout par fus fole,
Quant mon conseil et ma parole
As du tout mis en nonchaloir.
Ne me puez or gueres valoir.
Mes grant mestier t'eüsse eü,
Se mon conseil eusses creü.
De toi aidier n'ai nul pooir.
Ton grant orgoil et ton voloir
Conparras tu encui trop chier.
Tymer me cuida acrochier
Por metre es mains ou tu cherras.
Une autre foiz si me creras,
Se vive t'em puez revenir.
Mes ce ne porra avenir.
Perdue es, a Dieu te conmant.
— Conment ? fet el, Renart, conment ?
Venez a la vile plaidier,
Savoir se me porroiz aidier.
— Je ne cuit que ja mes me voies. »
Tymer s'en coroit toutevoies,
Onques de corre ne se tint
Tant qu'a la porte Lietart vint.
L'ours, Renart et le paysan Liétart C'est de l'ours et du Renard et du villain Lietard (28)
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