Primaut, qui se sent mal à cause de la faim, regarde autour de lui, et remarque le hareng que Renart tient : « Compagnon, par saint Germain, qu'est-ce que vous tenez dans votre main ? — C'est un hareng, lui répond Renart, j'en ai mangé, que Dieu me garde, en grande quantité, à foison même. Car j'ai trouvé un charretier qui en transportait tout un chargement dont je me suis bien garni la panse. J'en ai mangé en abondance, pour sûr, et même à volonté. — Cher compagnon, donnez le moi donc, fait Primaut, pour la confiance que vous me devez. Comme je n'ai pas mangé depuis hier matin, je suis complètement abattu par la faim. » Renart réfléchit un instant, et répond qu'il lui donnera volontiers : « Vous l'aurez, fait-il, avec plaisir, je serais un vrai coquin autrement. » Il lui tend aussitôt le hareng. Primaut le prend et dit : « Ah ! c'est bien que vous ayez pu venir, cela va fort bien m'arranger car je mourais de faim. Je n'ai pas mangé depuis hier matin, je vous le dis sans blaguer. En tout cas, je vais mangé celui-ci, cela va apaiser un peu la faim dont je suis accablé. » Il le dévore sur-le-champ, puis s'adresse à Renart : « Renart, fait-il, apprenez-moi, pour l'amour de Dieu et le salut de votre âme, comment vous avez trouvé ces harengs (vous n'avez pas pu les avoir sans ruse). Car si j'en avais encore je les mangerais très volontiers. » Renart répond : « Sachez sans mentir, que quand j'ai vu la charrette venir, parce que j'avais si grand faim, je me suis couché en travers du chemin, puis j'ai mis ma tête de travers comme si j'étais mort. Aussitôt que les charretiers m'ont vu étendu sur le sentier, ils ont cru avec certitude que j'étais vraiment mort. Ils m'ont pris, il n'y avait rien d'autre à faire puisqu'ils convoitaient ma peau, puis m'ont jeté dans la charrette. Alors, j'ai agi comme toute personne courageuse et agile, j'ai été aussitôt vers les paniers et j'ai mangé autant que j'ai pu. Après en avoir assez avalé, j'ai sauté par-dessus avec le hareng que je vous ai apporté ici. Si vous voulez en avoir plus, courez après eux, vous ferez preuve de sagesse, et puis agissez comme moi. Je pense, je crois même par saint Rémi, qu'ils feront pareil avec vous. — Certainement, dit Primaut, je suis d'accord. Je vous jure que j'y vais de ce pas. Attendez-moi donc dans ce bois, pendant que je serai là-bas. — Ma foi, dit Renart, volontiers. » | 3660 3664 3668 3672 3676 3680 3684 3688 3692 3696 3700 3704 3708 3712 3716 3720 3724 | Primaut qui de fain se deshete Garde, si a choisi et voit Le harenc que Renart tenoit : « Compains, par le cors saint Germain, Qu'est ce que tu tiens en ta main ? — C'est .I. harenc, ce dist Renart, Mengié en ai, se Diex me gart, A grant plenté et a foison, Car je trovai .I. charreton Qu'en portoit une charretee Dont j'ai bien ma pance forree. Mengié en ai a grant plenté, Certes, tout a ma volenté. — Biax compains, car le me donez, Fet Primaut, foi que me devez, Que je ne mengai des hier main, Si sui tout deshaitié de fain. » Renart .I. poi se pourpensa, Dist que volentiers li donra : « Vos l'avrez, fet il, volentiers, Ja ne seré si pautonniers. » A tant li tendi le harenc ; Primaut le prist et dist : « Ahenc, Bien puisses tu estre venuz ! Mout m'en est or bien avenuz, Que je me moroie de fain. Ne je ne mengai des ier main, Je le vos di tot sanz gaboie. Cestui mengeré toute voie, Si serai plus asouagié De la fain dont je sui chargié. » Lors l'a maintenant devoré, Puis a Renart araisonné : « Renart, fet il, enseingne moi, Por Dieu et por l'ame de toi, Conment tu ces harens eüs — Sanz engin avoir nes peüs — Que se je encore en avoie, Mout volentiers en mengeroie. » Dist Renart : « Sachiez sanz mentir, Quant vi la charrete venir, Por ce que trop grant fain avoie, Je me couchié en mi la voie, Si tenoie la teste en tort Aussi conme se fusse mort. Si tost conme li charretier Me virent gesir el sentier, Si cuiderent a escïent Que je fusse mort vraiement. Il me pristrent, il n'i ot el, Que mout desirroient ma pel, Si me jetent el charretil. Et je le fis si conme cil Qui estoit et preuz et legiers, Si m'en ving tantost as peniers, Si menjai tant conme je poi, Et quant assez mengié en oi, Si sailli sus atout cestui Que je vos ai aporté ci. Et se tu en veus plus avoir, Va aprés, si feras savoir, Et si t'apareille autresi. Je cuit et croi par saint Remi Que il feront autel de toi. — Par foi, dist Primaut, je l'otroi. Je vos afi que ge i vois, Mes atendez moi en cest bois, Et ge irai endementiers. — Par foi, dist Renart, volentiers. » |
Après que les deux barons ont fait la fête... et non pas "aient fait"...
RépondreSupprimerMerci pour la correction : "aient" est maintenant remplacé par "ont". Effectivement, après que est normalement suivi de l’indicatif, pourtant l’utilisation du subjonctif est devenue très courante.
RépondreSupprimer