lundi 28 décembre 2009

Tibert le chat - Renart perd l'andouille




Tibert n'a rien à apprendre
T


ybert ne fu mie a aprendre,
pour monter et descendre, il a bien l'habitude.
Il s'agrippe à la croix avec ses griffes,
puis grimpe en haut très rapidement,
et s'assoit sur l'un des bras.
Renart est à la fois pensif et malheureux,
car il sait qu'il s'est bien moqué de lui.
« Tibert, fait-il, mais qu'est-ce que cela ?
— Ce n'est rien, dit Tibert, vraiment rien.
Montez donc, et nous mangerons.
— Ce serait avec grande difficulté, dit Renart,
mais vous Tibert, venez en bas.
Vous devriez très bien savoir
qui doit avoir cette andouille,
et ce qu'une telle chose représente.
Elle ne doit pas être mangée ainsi
avant d'avoir été partagée.
Jetez donc ma portion par terre,
car cela me donnerait trop de peine,
s'il fallait que je monte là-haut.
Soyez aimable à présent,
et jetez-m'en autant que vous le souhaitez,
vous serez alors quitte de votre promesse.
— Renart, qu'est-ce que vous racontez ?
Il me semble que vous soyez ivre,
je ne le ferai pas pour cent livres.
Vous devriez très bien savoir
qu'une telle chose a une grande valeur,
car c'est une chose sacrée.
Elle ne doit pas être mangée ainsi
sous une croix ni de même dans une église.
Ici, on pourra bien la glorifier.
— Cher seigneur Tibert, ne vous en faites pas.
Et puis il y a peu de place en haut,
nous ne pourrions pas y être ensemble.
Mais faites preuve de quelque considération,
puisque vous ne voulez pas venir en bas.
Compère Tibert, vous le savez bien
que vous m'avez donné votre parole
de tenir des rapports loyaux.
Des compagnons, s'ils sont ensemble
et qu'ils trouvent quelque chose, doivent bien,
ce me semble, partager entre eux,
s'ils ne veulent pas trahir leurs engagements.
Partagez cette andouille là-haut,
puis jetez-moi ma part ci-dessous,
j'en prendrai le péché sur moi.
— Non, je ne le ferai pas, dit Tibert. Par ma foi,
compère Renart, qu'est-ce que vous dites ?
Vous êtes pire que les sodomites
à me prier de jeter quelque chose,
que l'on ne doit pas déshonorer.
Par ma foi, je ne m'enivrerais jamais au point
de vous la lancer à terre;
je causerais grand tort à ma foi
car cette chose est très sainte selon la religion.
Elle a pour nom : andouille, vous le savez bien,
et vous l'avez souvent entendu raconter.
Je vais maintenant vous dire ce que vous allez faire :
vous vous en passerez cette fois-ci,
et je vous donne ici l'assurance
que la prochaine que nous trouverons,
sera alors à vous sans contrepartie,
et vous ne m'en donnerez pas une miette.
— Tibert, Tibert, lui dit Renart,
tu tomberas un jour dans mes filets,
à moins que tu m'en jettes un peu. »
Alors, Tibert répond : « Je crois rêver !
Ne pouvez-vous donc pas attendre jusqu'à
ce qu'il vous en tombe une bien tendre entre les pattes,
et qui sera à vous sans contestation.
Vous n'avez pas beaucoup de patience.
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Bien sot monter et bien descendre.
As ongles a la croiz se prent,
Si rampe sus mout vistement,
Desus .I. des braz s'est assis.
Renart fu dolens et pensis,
Qui de voir set que moquié l'a.
« Tybert, fait il, que que sera ?
— N'est rien, dist Tybert, se bien non.
Mes montez sus, si mengeron.
— Ce seroit, dist Renart, grant mal,
Mes vos, Tybert, venez a val.
— Vos deüssiez mout bien savoir
Qui ceste andoille doit avoir,
Que ceste chose senefie.
— Si ne doit pas estre mengie
Devant que ele soit partie.
Si m'en jetez jus ma partie,
Que trop me ferïez grever
Se la sus m'estovoit monter.
Mes fetes ore que cortois,
Si m'en getez tant con voudroiz,
Si serez de vostre foiz quites.
— Renart, que est ce que vos dites ?
Il semble que vos soiez yvres,
Je nel feroie por .C. livres.
Vos deüssiez mout bien savoir
Que tele chose a grant pouoir,
Ce est chose saintefïee,
Si ne doit pas estre mengiee
Desoz croiz ne desoz mostier.
Mout la doit l'en bien essaucier.
— Biau sire Tybert, ne vos chaut,
Car poi de place a la en haut,
N'i porrions ensemble ester.
Mes or le faites conme ber,
Puis q'a val venir ne volez.
Compains Tybert, bien le savez
Que vos m'avez vo foi plevie
De porter loial compaingnie.
Compaingnon se il sont ensemble
Et il trovent rien, ce me semble,
Ensenble doivent bien partir,
Se lor foi ne veulent mentir.
Partez cele andoille la sus,
Si m'en getez ma part ça jus,
J'en prandré le pechié sor moi.
— Non feré, dit Tybert, par foi.
Compains Renart, qu'est ce que dites ?
Pires estes que sodomites,
Qui me rovez chose jeter
Que l'en ne doit desenorer.
Par foi, je n'avré tant beü
Que a la terre la vos ru.
Mout empireroie ma foi ;
Ce est saintisme chose en loi.
Andoille a non, bien le savez,
Conter l'avez oï assez.
Or vos diré que vos ferez :
Vos souferroiz a ceste foiz.
Et je vos en don ci le don :
La premiere que troveron,
Si sera vostre sanz partie,
Ja mar m'en donrez une mie.
— Tybert, Tybert, ce dist Renart,
Tu charras encore en mes laz.
Se tu vels, si m'en giete .I. poi. »
Et dist Tybert : « Merveilles oi.
Ne pouez vos pas tant atendre
C'a poins vos en viengne une tendre
Qui sera vostre sanz doutance ?
N'estes pas de bonne atendance. »
Comment Renart prit Chantecler le coq Si conme Renart prist Chantecler le coc (5)
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lundi 14 décembre 2009

Tibert le chat - La découverte de l'andouille




Tous deux s'en vont par un chemin.
A


ndui s'en vont par une sente.
Ils ne se sentent aucun courage,
car ils ont rudement faim.
Mais par un merveilleux hasard,
ils trouvent une grande andouille
le long du chemin, dans un sillon.
Renart la saisit en premier.
Tibert lui dit : « Dieu nous aide !
cher compère Renart, j'ai droit à une part.
— Comment donc, lui dit Renart ?
Qui veut vous priver d'un morceau ?
Ne vous ai-je point assuré ma loyauté ? »
Tibert est très peu rassuré
sur ce que seigneur Renart lui affirme :
« Compagnon, dit-il, mangeons la donc.
— Holà, dit Renart, nous ne le ferons pas.
Si nous restons ici,
nous ne la mangerons jamais en paix.
Il nous faut l'emporter plus loin. »
Alors Tibert dit : « Je suis d'accord »,
quand il voit qu'il ne peut en être autrement.
Renart est maître de l'andouille,
il la serre par le milieu entre ses dents
de tel sorte que chaque bout pend.
Quand Tibert voit qu'il l'emporte
il en est fortement démoralisé.
Il voudrait bien l'avoir
car il sait bien que selon tout vraisemblance,
si elle est partagée par Renart,
il en aura le mauvais morceau.
Tibert s'approche un peu de lui,
et dit : « Je ne vois que malveillance !
Comment portez-vous cette andouille ?
Ne voyez-vous pas comme elle se salit ?
Vous la traînez dans la poussière,
et vous bavez dessus entre vos dents,
j'en ai le cœur tout barbouillé.
Mais je vous promets une chose,
si vous la portez ainsi plus longtemps
je vous la laisserai complètement.
Moi, je la porterais tout autrement. »
Renart dit : « Et comment ?
— Passez-la-moi, et ainsi vous verrez,
lui dit Tibert. De plus, il est normal
que je doive vous en alléger
car vous l'avez vu en premier. »
Renart ne cherche pas à lui refuser,
et se met à réfléchir.
Car, si Tibert la prenait aussi en charge,
il serait d'autant plus vite abattu,
et il pourrait mieux la lui reprendre.
Alors, il le laisse prendre l'andouille.
Tibert est tout joyeux.
Il prend l'andouille avec habileté,
il met l'une des extrémités dans sa gueule,
puis la balance, et la couche
sur son dos avec soin.
Ensuite, il se tourne vers Renart :
« Compagnon, fait-il, vous porterez ainsi
l'andouille quand vous l'aurez à nouveau,
car elle ne touche plus la poussière,
et je ne la salis pas avec ma gueule.
Je ne la porte pas avec mépris,
un peu de bonnes manières rapporte plus
que beaucoup de grossièreté
ou plein de gourmandise ne valent.
Nous nous en irons ainsi
jusqu'à ce que nous arrivions sur ce tertre,
où je vois cette croix plantée.
Nous mangerons votre andouille là-bas.
Je ne veux pas que nous l'emportions ailleurs.
Mais je veux la manger en cet endroit.
Là-bas, nous n'aurons plus rien à craindre,
car nous verrons venir de partout,
tout ceux qui voudront nous faire du mal.
C'est pour ça qu'il est préférable de s'y rendre. »
Renart n'a cure de tout cela.
Mais Tibert part devant lui
à très grande allure sur le chemin.
Sa course ne prendra fin
que lorsqu'il arrivera à la croix.
Renart est très en colère
quand il se rend compte de la ruse.
Il s'écrit à pleine gorge:
« Compère, attendez-moi donc !
— Renart, dit Tibert, ne vous inquiétez pas,
il n'arrivera rien sinon du bien.
Mais suivez-moi sur les talons. »
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N'i a celui qui son cuer sente,
Que fain avoient fort et dure.
Mes par merveilleuse aventure,
Une grant andoille ont trovee
Lez le chemin en une aree.
Renart l'a premerain saisie,
Et Tibert a dit : « Diex aïe !
Biau compains Renart, g'i ai part.
— Conment dont ? ce a dit Renart,
Qui vos en velt tolir partie ?
Ne vos ai je ma foi plevie ? »
Tybert mout poi s'i aseüre
En ce que dant Renart li jure.
« Compains, dist il, quar la menjons.
— Avoi, dist Renart, non ferons.
Se nos ici demorion,
Ja en pais n'i mengerion.
Porter la nos covient avant. »
Et dist Tybert : « Je le greant »,
Quant vit qu'autrement ne puet estre.
Renart fu de l'andoille mestre :
Par le mileu as denz l'estraint
Que de chascune part l'estraint.
Quant Tybert vit que il l'enporte,
Mout durement s'en desconforte.
Volentiers la voudroit avoir,
Qar il set bien trestout de voir,
S'ele est a partir a Renart,
Il en avra mauvese part.
.I. poi s'est de li aprimez,
Dist Tybert : « Or voi mauvestiez.
Conment portez vos cele andoille ?
Ne veez vos con ele soille ?
Par la poudre la traïnez,
Et a vos denz la debavez.
Tot le cuer m'en va ondeant.
Mes une chose vos greant :
S'ainssi la portez longuement,
Je la vos leré quitement ;
Mout la portasse ore autrement. »
Et dist Renart : « Et vos conment ?
— Mostrez la ça, si le verrez,
Ce dist Tybert, car il est droiz
Que je vos en doie alegier,
Que vos la veïstes premier. »
Renart ne li quiert ce veer,
Et cil se prent a porpenser
Que, s'il estoit auques chargiez,
Tant seroit il plus tost plesiez,
Et miex le porroit il reprandre :
Por ce li fet l'andoille prandre.
Tybert ne fu pas petit liez.
L'andoille prant con afaitiez,
L'un des chiés en met en sa boche,
Puis la balance, si la couche
Desor son dos conme senez,
Si s'en est vers Renart tornez.
« Compains, fait il, ci porteroiz
L'andoille quant vos la ravroiz,
Qar ele a la poudre n'atoche,
Ne je ne la soil a ma bouche ;
Ne la port pas vilainement.
Mout vaut .I. pou d'afaitement
Que ne fet assez vilanie
Ne plain .I. val de lecherie.
Et tout einssi nos en irons
Tant que en cel tertre vendrons
Ou je voi cele croiz fichie.
La soit vostre andoille mengie,
Ne voil que aillors la porton,
Mes illeques la mengeron.
La ne pouons nos riens cremir,
Car de partout verron venir
Toz ceus qui nos vodront mal fere.
Por ce nos i fait il bon trere. »
Renart de tout ce n'eüst cure,
Mes Tybert mout grant aleüre
Se met devant lui au chemin.
Onques de corre ne prist fin
Tant qu'il est a la croiz venuz.
Renart en est mout irascuz
Qui s'aparçut de la voisdie.
A plainne bouche li escrie :
« Compains, dist il, car m'atendez.
— Renart, dist il, ne vos doutez :
Ja n'i avra rien se bien non,
Mes suiez moi a esperon. »
Comment Renart prit Chantecler le coq Si conme Renart prist Chantecler le coc (5)
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