dimanche 15 mars 2015

Le duel de Renart et d'Ysengrin - La défense de Renart




Ce dernier n'est pas troublé pour autant,



il qui n'estoit pas esbahis
ni pressé non plus de prendre la parole,
— il a été à bonne école —
il incline la tête vers le sol,
et fait semblant d'être accablé.
Il sait très bien quand se taire ou parler,
et quand répondre ou contester
si l'occasion s'y prête.
Mais là, il lui faut garder le silence
car il sent le roi irrité.
Il redresse un peu la tête.
Le roi n'a rien à ajouter,
mais il se garde bien de lui répliquer.
Il lui demande simplement l'autorisation
de pouvoir répondre selon le droit,
et se conformera à son jugement :
« Et je ferai de sorte que je sois lavé de mes torts.
— Renart, fait Noble, voici qui est bien dit,
on ne te contredira pas sur ce point.
Parle donc, et nous t'écouterons,
si tu parles bien, alors nous nous tairons,
— Sire, lui répond Renart, voilà qui est bien parlé.
Vous avez dit que je ne suis pas dispensé
de répondre aux accusations que vous avez faites
à mon encontre.
Je me suis pourtant justifié, quoi qu'on dise,
au sujet de Tibert, de la mésange,
du corbeau, et de Coupée
que je n'ai pas estropiée.
Je n'ai pas davantage fait outrage à Chantecler,
ni à Tiécelin pour son fromage.
Brun l'ours se plaint de moi,
mais il me blâme à tort,
car il n'a pas été écorché à cause de moi.
Je n'ai pas non plus fait de mal à Roonel,
ni à mon compère Ysengrin.
Mes voisins m'accusent à tort.
Hélas ! Ai-je rendu de si mauvais services
aurai-je le cou brisé pour voir bien agi ?
Chacun le sait bien que quiconque, si puissant soit-il,
puisse être puni même sans avoir pêché.
Dieu m'a privé de sa grâce,
tel est mon destin
qu'aussi bien que je puisse faire,
il ne m'arrive que des ennuis.
J'ai pourtant fait beaucoup de bien à tous ceux
qui me font maintenant ce procès.
Vous m'avez donc fait comparaître,
mais je suis entièrement prêt à me défendre face
au jugement de votre cour. »
À ces mots, Ysengrin accourt
devant le roi avec les autres :
Roonel le vautre, un vrai félon,
la mésange, Tibert le chat,
Brun, en grand instigateur,
dame Roussette la poule,
dame Pinte sa voisine
qui pond toujours de gros œufs,
et seigneur Chantecler le coq.
Tous se plaignent si fort devant le roi,
que toute parole trompeuse est superflue.
Renart se signe de la main gauche,
car il voit bien qu'il est inutile de se dérober.
Il lui faut maintenant se rendre à la raison,
il a grand-peur qu'on le pende.
Mais si Renart est à cours de ruse,
malheur à lui d'avoir croisé Tibert le chat,
c'est qu'il est vraiment dans de sales draps.
Ce sera vraiment un bon rhétoricien,
s'il en réchapper sans dommage,
et sans se faire tailler le chaperon ou le manteau.
L'heure n'est plus aux mensonges,
car ils se plaignent tous de Renart au roi.
Il s'entend accusé par tant de gens
qu'il ne pourra se justifier qu'avec peine.
Noble dit : « Qu'en pensez-vous ? »
Renart répond : « Il me semble,
autant que je sache, en toute raison,
que je n'ai jamais mal agi contre eux.
Seigneur, sire, lui dit Renart,
que Dieu ignore mon âme à jamais,
si je devais me souvenir d'un méfait
qui leur ait causé du tort.
Ils diront ce qu'ils voudront,
mais ils ne pourront pas m'enlever ça,
si tel est votre souhait, vous qui êtes mon seigneur.
Plusieurs bêtes m'ont sali,
alors que j'ai fait honneur à ceux-là même
qui m'ont fait le plus grand déshonneur.
Je sais que je ne suis pas dans mon tort,
de toute façon le bien l'emportera.
Je n'ai jamais rien entrepris
qui ait pu faire un ennemi
de seigneur Ysengrin, mon cher compère.
Et je jure sur l'âme de ma mère,
n'avoir jamais fait de folie avec sa femme.
C'est lui qui la harcèle, soi-disant à cause de moi,
je suis prêt à le démontrer sans hésiter,
soit par l'ordalie, soit par un duel,
afin que tous le voient,
et que la cour puisse en juger. »



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Ne trop hastis de sa parole,
— Esté avoit a bonne escole —
Vers terre tint enclin le chief,
Si fait semblant qu'il li soit grief ;
Bien savoit taire et bien parler,
Et bien respondre et osposer,
Quant il en a et leu et aise ;
Or li covient que il se taise,
Car il voit le roi coroucié.
.I. poi a son chief redrecié ;
Il n'ot en lui riens que aprandre,
Bien se sot garder d'entreprandre.
Au roi a dit qu'il li otroit
Qu'il puisse respondre par droit
Et au droit que dira s'acort :
« Tant en feré, n'en avré tort.
 — Renart, fet Noble, bien as dit,
Ja en ce n'avra contredit.
Or di et nos t'escouteron ;
Se tu dis bien, nos nos tairon,
— Sire, ce dist Renart, bien dites
Qui avez dit ne sui pas quites
Des alonges que avez faites,
Que vos avez desor moi traites,
De Tybert et de la mesenge.
M'escondi bien, conment qu'il praigne,
Et du corbel et de Coupee,
Que par moi ne fu esclopee.
N'a Chantecler ne fis outrage,
N'a Tiecelin de son fromage.
Brun li ors s'est de moi clamez ;
Certes a tort en sui blasmez,
Ainz ne perdi par moi sa pel ;
Ne ne fis mal a Roonel,
Ne a mon compere Ysengrin ;
A tort m'encusent mi voisin.
Las ! tant mal servise ai fait,
Por bien fet ai je le col frait ?
Chascun le set, n'i a si fort
Que tel ne peche qui encort.
Male grace m'a Diex donnee,
Mes itex est ma destinee
Que ja si bien ne savrai fere
Que il ne m'en viengne contrere.
Certes mout ai a tex bien fait
Qui or m'ont porchacié cest plait.
Vos m'en avez or fet semondre,
Et je sui tout prest de respondre
Au jugement de vostre cort. »
A cest mot Ysengrin acort
Devant le roi entre les autres,
Et Rooniax li fel, li viautres,
La mesenge et Tybert li chaz,
Et Brun qui est de grant porchaz,
Dame Rousete la geline
Et dame Pinte sa voisine
Qui soloit pondre les oes gros,
Et sire Chantecler li cos.
Tant font devant le roi lor plainte,
N'i a mestier parole fainte.
 Renart se saigne a main esclenche,
Bien voit que n'i a mestier guenche ;
Or li covient grant reson rendre,
Grant peor a qu'en ne le pende.
S'or ne set Renart de barat,
Mar acointa Tybert le chat,
C'or est chaüz en males mains.
Mout sera bon rectorieins,
Se il sanz perte s'en eschape,
Sanz taillier chaperon ou chape.
La n'ot mestier parole fainte,
De Renart font au roi complainte ;
Et de tantes s'ot escuser
Qu'a painnes se pot escuser.
 Ce dist Nobles : « Que vos est vis ? »
Renart respont : « Il m'est avis,
Si que bien connois par raison,
Vers vos n'ai nule mespraison,
Sire, sire, ce dit Renart,
Ja Diex n'en ait en m'ame part,
Se je de mesfet me recort
Dont envers vos eüsse tort.
Il diront que que il voudront,
Mes por ce riens ne me toudront,
S'il vos plest, qui mesires estes.
Je sui sordit de plusors bestes ;
A tel ai porté grant honor
Qui or m'a fet grant desenor.
Je sai que li tors n'est pas miens ;
Toutevoies vaintra li biens.
Onques de riens ne m'entremis
De quoi deüsse estre anemis
Dant Ysengrin, mon chier compere ;
Mes par l'ame la moie mere,
A sa fame ne fis folie ;
Si l'a mout por moi asaillie,
Et pres sui du mostrer sanz faille
Ou par juïse ou par bataille,
Einssi con l'en esgardera
Et que la cort le jugera. »
La bataille de Renart et d'Ysengrin C'est la bataille de Renart et de Ysangrin (26)
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