dimanche 22 mai 2016

Le paysan Liétart - Le stratagème de Renart




Renart est satisfait des dires du paysan,



enart le vilain bien escoute,
et lui répond : « Écoute-moi,
je vais te donner un conseil pour
que tu récupères Rougel ton bœuf
en échange de Blanchet que tu m'as promis.
C'est un bon conseil que je vais te donner là,
le meilleur que j'ai donné depuis longtemps.
Brun l'ours viendra ici demain
en s'attendant à avoir Rougel en chair et en os.
Au petit matin, avant même la messe,
il pensera avoir récupéré son dû.
Mais, quand tu arriveras,
tu tiendras discrètement dans ta main
sous ton manteau, une cognée
bien tranchante, fraîchement aiguisée,
avec un manche solide,
et un couteau qui coupe aussi finement
que celui d'un boucher.
Moi, je guetterai son arrivée, équipé
d'un cor dont je sais bien me servir.
Quand je le verrai se pointer,
je sonnerai du cor, un peu plus loin,
je ferai un tel bruit, et pousserai de tels cris,
que le bois et la plaine alentour
en retentiront, tu peux me croire.
Brun l'ours sera fort surpris,
et te demandera
ce qui fait tout ce raffut.
Tu lui répondras sur-le-champ,
sans avoir honte de mentir,
que ce sont les serviteurs du comte,
à qui appartiennent ce bois et ces terres,
qui sont venus chasser le gibier,
qu'ils sont tous à cheval ou à pied,
munis d'une épée,
d'un épieu, d'un arc ou d'une hache,
et qu'ils ont l'intention de causer du tort
aux bêtes sauvages qu'ils croiseront,
car le comte veut être bien garni en gibier
pour la fête de la Pentecôte
qu'il organise chez lui.
Quand tu lui auras raconté ce mensonge,
du mieux que tu pourras,
sache qu'il sera bien content
que tu l'aides à se planquer
et à s'enterrer dans l'un de tes sillons.
Alors, aide-le s'il t'en prie,
ainsi qu'il le fera, j'en suis sûr.
Tiens ta cognée contre toi,
et quand il sera bien étendu,
attends un petit peu,
puis, sans jouer les peureux,
assomme-le bien vite avec.
Frappe et refrappe, cogne et recogne,
jusqu'à lui faire une tonsure bien rouge.
Enfonce-lui alors ton couteau avec force
dans la gorge,
et laisse le saigner abondamment,
car sa chair n'en sera que meilleur à manger.
Tu l'emmèneras en cachette dans la nuit
pour éviter les ennuis,
car si le comte venait à l'apprendre,
il te confisquerait tous tes biens,
et peut-être même te ferait tuer.
Tu en tireras donc de bons morceaux
à saler pour ton garde-manger,
et avec la peau, tu pourras faire
de bonnes attaches pour tes fléaux.
Mais veille à rester loyal,
et à me donner ma récompense,
car tu auras plus à gagner
que moi dans l'affaire,
non seulement, tu récupéreras Rougel,
et en plus, tu auras l'ours dans le sel
bien tranquillement chez toi.
Tu t'en tireras vraiment bien. »
La ruse de Renart
a mis le paysan de bonne humeur,
ça l'amuse même beaucoup,
jamais il n'en avait entendu une aussi bonne.
Liétart le remercie plus de cinq cents fois,
et lui dit : « Vous aurez autant
de chapons, de poules et de coqs
que vous voudrez.
Je vous recommande à Dieu, et je m'en vais. »
Sur ce, ils se séparent,
et c'est Brun l'ours qui va avoir des ennuis.



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Au vilain dit : « Entent a moi.
Je te conseillerai en foi
Que Rougiel ton buef averas
Por Blanchet que tu pramis m'as.
.I. bon conseil te diré ja,
Meillor que je ne fis piece a.
 Brun li ors vendra ci demain,
Rougiel vodra avoir en plain.
Le matinet devant la messe
Avoir cuidera sa pramesse.
Demain matin quant tu vendras,
Souz ta chape en ta main tendras
Tout coiement une coingnie
Bien tranchant et bien afilee
Tot de novel et en fort manche,
Et .I. coutel qui souef trenche
Con ce fust coutel a bouchier.
Et je qui sai bien cors touchier
Espierai bien sa venue.
Et quant je l'avré bien seüe,
Ferai ci pres tel cornerie
Et tel bruit et tel huerie
Que tout entor moi, sanz mentir,
Ferai bois et plain retentir.
Brun li ors te demandera,
Por ce qu'il se merveillera,
Que ce est qui tel noise fait,
Et tu li diras entresait ;
N'aies mie de mentir honte :
“Ce est la mesnie le conte
“Qui cest bois est et ceste terre,
“Qui venuz sont venoison querre.
“Mout sont a cheval et a pié,
“N'i a nul qui ne tiengne espié
“Ou bon levier ou arc ou hache.
“Encui vodront fere donmage
“Se il trovent sauvage beste,
“Que li quens velt, contre la feste
“De Pentecoste, sa meson
“Mout bien garnir de venoison.”
Quant cest barat dit li avras
Au miex que dire li savras,
Saches que il avra mout chier
Que tu li aides a couchier
Et a covrir dedenz ta roie.
Et tu le faiz, se il t'en proie,
Si fera il, ce sai je bien.
Ta coingnie pres de toi tien.
Quant bien le verras estendu
Et .I. poi avras atendu,
Ne sembles mie coart honme,
De la coingnie tost l'asonme,
Fier et frape, donne et redonne,
Tant qu'il ait vremeille coronne.
Et le coutel de bone forge
Li boute par desouz la gorge,
Si le lai durement saignier,
Miex vaudra la char a mengier.
Par nuit l'en menras en repost,
Que domage i aroies tost,
Se li quens le pouoit savoir.
Il te toudroit tot ton avoir,
Il te feroit espoir desfere.
Bones pieces en porras fere,
En ton lardier le saleras,
Et de la pel fere porras
Bones eschapes a fleaux.
Et gardes que soies loiaux
De moi rendre le guerredon,
Qar tu en avras grenor don
De moi que de toi ne prandrai,
Qar Rougel quite te rendrai,
Et par moi avras l'ors en sel
Tout coiement a ton ostel.
Adonc avras bien esploitié. »
Bien a le vilain fait haitié
La guile que Renart a dite,
Et li vilain mout s'en delite.
Onques si bonne n'ot oïe.
Plus de .VC. foiz l'en mercie,
Ce dist Lietart : « A grant plenté
Avroiz a vostre volenté
Chapons et gelines et cois.
A Dieu vos conmant, je m'en vois. »
Einssi departent ambedui,
Et Brun li ors avra anui.
L'ours, Renart et le paysan Liétart C'est de l'ours et du Renard et du villain Lietard (28)
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