dimanche 31 août 2014

La confession de Renart - Renart est vexé




Quand Renart entend son amie blâmée,



enart ot s'amie blasmer,
méprisée et insultée,
il ressent une grande douleur dans son cœur.
Il ne trouve pas le milan raisonnable
d'avoir parlé si vilainement.
Il est plutôt d'avis qu'il délire,
et dit tout bas entre ses dents :
« Hersent a été injuriée à tort,
je me vengerai de vous
si vous ne m'échappez pas par malchance.
Seigneur Boutecul, fils de pute,
il y a en vous un bien mauvais reclus,
pour médire ainsi sur la plus noble créature
qui n'ait jamais porté voile, manche,
lacet de soie et ceinture.
Son corps est comme une peinture
faite pour être contemplée.
Je me laisserais plutôt larder de coups
que de dire de telles folies,
car sa douceur m'assaille et m'emprisonne.
Vous avez dit trop de mal d'elle.
Si les moines de la vallée
étaient tous là avec vous,
vous seriez certainement le plus sot.
Je vais m'en prendre
à vous-même, sachez le bien.
Malheur à qui ne le ferait pas,
ou accepterait d'autre paiement
que votre personne et sans délai,
pour avoir parlé avec tant de folie.
Je vous ferai croire en mon Dieu.
Si jamais personne n'a mangé son prêtre,
je vais vous manger aujourd'hui même,
vous n'aurez aucun recours.
Mais je dois me taire maintenant,
car je me méfie beaucoup de tout ce qui vole.
S'il savait ce que je pense à l'instant,
ni prière ni interdiction
ne l’empêcherait de s'envoler
sans se soucier de contrarier mes plans. »
Renart garde le silence, et l'autre lui explique
qu'il a suivi le mauvais exemple
à poursuivre celui du diable.
Il lui dépeint les pires ennuis
et ajoute qu'il est mal parti,
et ne sera jamais absous :
« Continue si tu as autre chose à dire,
afin de te confesser complètement.
— Seigneur, j'ai été trop méchant,
j'ai souvent fait le contraire de ce qu'il fallait,
car je n'ai jamais envie de bien faire.
Je suis un être de très mauvaise nature,
pire encore que l'abbé de Corbie
dont tout l'ordre est souillé,
ou Herbert le gaffeur,
qui est gros comme une citrouille,
ou seigneur Adam Pet-de-Levrette
qui fait d'un chiffon une nappe,
ou Montel, le clerc d'Ateville,
qui se croit très savant en ruses,
ou Cointereau le forestier,
qui se prend pour un jeune débauché,
ou seigneur Pierre le roux et Pautras
qui aiment tant s'ébattre dans les draps,
ou Richard le grand, ou Tempête.
Non, vraiment, tous ceux de cette espèce
ne se sont pas livrés autant à la débauche
que j'ai péché par moi-même.
J'ai baisé mère et filles,
père et enfants,
puis toute la famille.
Quand j'ai pu boire un peu
de vin de mures ou de bon vin cuit
comme il m'est arrivé plusieurs nuits,
même après avoir foutu quinze fois
j'étais toujours en érection.
Je suis un chaud lapin,
et quand je trouve un con à ma mesure,
je baise bien vingt fois de suite,
dont neuf sans arrêter.
Aucune bête n'est trop hideuse pour moi,
même s'il lui manque les yeux sur la tête,
jamais personne ne pourrait m'en empêcher.
J'ai même fait ce qu'aucun n'ose imaginer,
j'ai mangé l'un de mes petits.
Ah, si seulement je pouvais être à Mont-Loon
pendu par ma misérable gorge ! »
Le milan craint qu'il ne l'engloutisse,
et se recule en prenant garde :
« Renart, fait-il, que le feu de l'enfer te brûle !
à cause de toi j'ai le cœur qui tremble
comme une feuille,
et je ne comprends même pas pourquoi.
— Ma foi, dit Renart, mon seigneur et maître,
je vais vous dire quelque chose d'important :
il est normal pour un honnête homme,
quand il entend un jour
une pécheresse ou un pécheur parler ainsi,
de prendre peur, et d'être effrayé
à l'idée de prendre aussi le mauvais chemin
qui le mènerait à la perdition. »
Écoutez comme le coquin le touche,
et le retient par ses paroles.
Maudit soit son art !
Jamais il ne s'en est pris à une bête
sans lui causer d'ennui.
Il fera aussi outrage à celui-ci
car il le hait à mort.
Il se prend la queue à pleines dents,
il peut bien le faire puisqu'elle est à lui,
et s'arrache les poils et le cuir :
« Ah ! malheureux, fait Renart, je me meurs. »
Il se retourne à plat ventre,
comme tombé d'évanouissement.


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Laidengier et mesaesmer ;
Grant duel en a en son corage.
Il ne tint l'escoufle a sage
Qui si vilainnement parole.
Ainz li est avis qu'il afole,
Si dist souef entre ses dens :
« Mar fu laidengie Hersens :
J'en prandré de vos la venjance
Se ne vos pert par mescheance.
Filz au putain, dant Boutecus,
En vos a mout mauvez reclus,
Qui mesdites de la plus franche
Qui onc portast guimple ne manche,
Ne laz de soie, ne çainture.
Son cors semble une pointure
Qui soit fete por esgarder ;
Je me leroie ançois larder
Que j'en deïsse une folie,
Qar sa douçor m'asaut et lie :
Vos en par avez dit trop mal.
Se trestuit li rendu du val
Estoient ore touz des vos,
Certes s'estes vos li plus sos.
Je vos feré donmage avoir
De vostre cors, sachiez de voir.
Dahez ait or qui nel fera
Ne qui autre avoir en prandra
Se le cors non tot maintenant
Qui a parlé si folement.
Je vos feré en mon Dieu croire :
S'onques nus menja son provoire
Je vos mengeré hui cest jor,
Ja n'en avrez autre retor.
Je m'en teré ore a itant,
Car je dout mout chose volant ;
S'il savoit ore que je pens,
Por proiere ne por desfens
Ne leroit qu'il ne s'en volast,
Ne li chaudroit qu'il en pesast. »
 Renart se taist et cil parole
Qui est venuz a male escole
Et qui deable si porchace.
Et son grant anui li portrace
Si dist avant mal est bailliz,
Ja ne sera espeneïz :
« Di va avant, se tu sez rien,
Que tu soies confés mout bien.
— Sire, j'ai esté mout divers ;
Mainte chose ai fete a envers,
Je n'oi onc talent de bien fere.
Mout ai esté de put afere
Plus que li abes de Corbie
Dont toute l'ordre est enorbie ;
Ne Herbert, cil qui a les bordes,
Qui fu fet el coing as coordes,
Ne sire Adan Pet de Lieviere
Qui fet nape de sa chiviere ;
Ne Montel le clerc d'Atevile
Qui mout cuide savoir de guile,
Ne Cointeriax li forestiers
Qui or se fait noviax lechiers ;
Ne dant Pierres li roux Pautras
Qui tant sovent joue ses dras,
Ne Richarz li granz ne Tempeste ;
Non voir trestuit cil de la jeste
N'ont pas touz autrement lechié
Conme je ai tout seus pechié.
J'ai foutu la fille et la mere
Et touz les enfanz et le pere,
Et aprés toute sa mesnie ;
Si puisse je boire demie
De moré ou de bon vin cuit,
Qu'il m'est avenu mainte nuit
Que je foutoie .XV. foiz,
Mes j'estoie toz desarez.
Je sui mout de chaude nature ;
Quant je truis con a ma mesure,
Je fout bien .XX. foiz pres a pres
Et .IX. fïées tout adés,
Ja n'ert si hideuse la beste,
Neïs s'el n'avoit oil en teste.
Ja nus ne m'en porroit tenser,
J'ai fet que nus n'ose penser,
Que j'ai mengié .I. mien faon.
Qar fusse je a Monloon
Penduz par la lasse de gorge ! »
Li huans crient qu'il ne l'engorge ;
Arier se trait, si se regarde :
« Renart, fait il, li mau fex t'arde !
Que por toi tout le cuer me tremble
Aussi conme foille de tremble,
Et si ne sai que ce puet estre.
— Par foi, dist Renart, sire mestre,
De ce vos dirai je la sonme.
Il est costume a preudonme,
Quant il ot parler a nul jor
Pecherresse ne pecheor,
Qu'il a peor et si s'esmoie
Qu'il ne retort a male voie
Qui a male vie le maint. »
Oez conme li glouz l'ataint
Et con il le trait a parole ;
Maudite soit la seue escole !
Que onques ne se prist a beste
Que il ne li feïst moleste ;
Si fera il a cestui let,
Qar il le het de mortel plet ;
As denz se prent par mi la queue,
Bien le puet fere qu'ele est sieue,
Tout esracha et poil et cuir :
« Ha ! las, fet Renart, je me muir. »
Il est tornez a ventreillons,
Et si chaï en pasmoisons.
Comment Renart voulu manger son confesseur Si conme Renart volt mangier son confessor (24)
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